Positif | Numéro 3
Revue indépendante de photographie contemporaine
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Cette page présente la version textuelle complète du numéro 3 de Positif, destinée à la lecture et à l’indexation par les moteurs de recherche.
Page 3 | ÉDITO | Positif, écrire avec la lumière
Avec ce troisième numéro, Positif, écrire avec la lumière poursuit son chemin et confirme ce que nous pressentions dès le départ : la photographie est un langage vivant, multiple, capable de surprendre, d’émouvoir et de rassembler.
Après deux premières éditions qui ont ouvert la voie, ce numéro s’enrichit de nouveaux regards et de nouvelles écritures. Il accueille des photographes auteurs tels que Jérôme Meunier, Polaifos, Michel Staumont, Manon Lebecq et Éve Pinel, dont les univers singuliers interrogent le monde avec sensibilité et précision. À leurs côtés, des photographes de presse : Jean-François Badias et David Pauwels, apportent leur regard documentaire et engagé.
Le regard de… ouvre des fenêtres sur des pratiques et des perceptions très différentes : Emeline Sauser, Robin Claire Fox, Neslihan Aytan, Hervé Escario, Éric Leleu, Jean-Pierre Duplan, Jamaya, Laurent Bonté, Rodolphe Sebbah et Thibaut Derien nous montrent à quel point la photographie peut être plurielle, intime et universelle à la fois.
Et, comme toujours, la complicité avec Catherine Raspail se poursuit avec son dossier Lumière sur… consacré aux 75 ans de Picto. À travers ce texte, elle met en lumière l’histoire d’une enseigne emblématique de la photographie, un lieu où la lumière et l’image ont trouvé un écrin depuis trois quarts de siècle.
Cette édition montre que Positif, écrire avec la lumière est sur une belle voie pour se développer. Elle illustre notre volonté de donner à chaque numéro une palette riche et ouverte, où chacun peut trouver des échos et des surprises. Nous continuons à créer un espace où la photographie vit pleinement : dans ses formes, ses styles et ses émotions.
Je tiens à remercier chaleureusement toutes celles et ceux qui accompagnent Positif, écrire avec la lumière avec talent et fidélité : Catherine Raspail pour sa plume attentive et précieuse, Frédérick Guerri, Julien Gilbert et Philippe Watel pour leur soutien constant, et toute l’équipe de Phototime Lille, dont l’engagement rend possible cette aventure collective.
À vous, lectrices, lecteurs et passionnés, je souhaite autant de plaisir à parcourir ces pages que nous en avons eu à les concevoir. Positif, écrire avec la lumière continue de s’écrire, de se construire, de se partager. Ensemble, nous faisons vivre la lumière.
Olivier Avez
Page 5 | LE REGARD DE...
Emeline Sauser, un lit bleu.
Le lit sur la plage ouvre une brèche vers le rêve et l’étrange. Voyageant de Dunkerque à Courseulles, il invite humains et animaux à s’y blottir, à jouer, s’étonner, se surprendre. Insolite et mouvant, il devient rencontre, jeu et ouverture à la vie entière.
Robin Claire Fox, une photographie intime et poétique.
Robin Claire Fox, photographe autodidacte canadienne, explore mémoire, enfance et lumière avec une douceur poétique. Ses images, intimes et oniriques, mêlent couleurs chaudes et reflets subtils, suspendant le temps et invitant à contempler la fragilité et la beauté des instants.
Neslihan Bilge Aytan, la lumière des silences.
Le photographe transforme la vie en toile, captant émotions et souvenirs en noir et blanc. Ses portraits dévoilent l’âme et le poids des années, mêlant intuition et technique. Chaque image devient un récit silencieux mais puissant, invitant à ressentir la vie, ses histoires humaines et la profondeur de l’instant.
Hervé Escario, le jazz en lumière.
Hervé Escario, fasciné par le jazz depuis ses 12 ans, traduit en photographie l’énergie et la poésie de la musique. Inspiré par Koudelka, DeCarava et Riboud, il capture musiciens, danseurs et circassiens en noir et blanc, sculptant lumière et mouvement pour inviter à “écouter avec les yeux”.
Thibaut Derien, photographe des silences habités.
Thibaut Derien, ancien musicien devenu photographe, explore le vide et la présence ténue dans villes et paysages du monde. Ses images captent émotions, ironies et souvenirs, mêlant mélancolie, tendresse et enfance retrouvée, invitant à contempler le monde avec émerveillement et délicatesse.
Éric Leleu, l’œil libre sur les normes et les territoires.
Éric Leleu, photographe documentaire du Nord, mêle art et engagement social. Après douze ans en Chine à observer propagande et gestes du quotidien, il photographie le lien social, la liberté et les résistances individuelles. De retour en France, il explore mémoire, ruralité et transmission à La Musette, lieu d’art et de partage.
Jean-Pierre Duplan, l’humanité des formes.
Jean-Pierre Duplan, passé de la pub à l’architecture, explore la photographie avec humour et liberté. Entre maquettes, châteaux de sable et assemblages surréalistes, il transforme la réalité en terrain d’étonnements, alliant sens du jeu et plaisir du regard.
Jamaya, révélatrice d’invisible.
Laëtitia Peltier, alias Jamaya, capte l’humain et le quotidien avec sensibilité et immersion. Reporter-photographe indépendante, elle explore émotions, handicap invisible et santé mentale. Ses images, en couleur et proches des corps, circulent dans musées, festivals et presse nationale.
Laurent Bonté, une œuvre en devenir.
Depuis 1994, Laurent Bonté suit NO/MADE, sa petite maison blanche, à travers le monde. Nomade et furtive, cette œuvre unique explore le voyage, le temps et les traces laissées. Entre solitude, mémoire et observation silencieuse, chaque halte révèle une relation poétique entre vie et monde.
Rodolphe Sebbah, poète de la rue.
Rodolphe Sebbah, photographe autodidacte parisien, arpente la ville au ras du trottoir, capturant l’inattendu et la spontanéité de la vie urbaine. Entre poésie, humour et observation, ses images révèlent gestes, regards et instants fugaces, transformant le quotidien en récit vivant et universel.
Page 6 | Photographe |
JÉRÔME MEUNIER
Jérôme Meunier s’est construit loin des écoles, mais au plus près du réel. Il observe d’abord. Longtemps. Puis, il cadre. Il déclenche peu, mais juste. Sous le pseudonyme @Gromynet, il développe depuis plusieurs années une pratique photographique à la fois libre, discrète et profondément humaine.
Sa photographie ne cherche pas à capter l’extraordinaire, mais plutôt l’ordinaire dans ce qu’il a de plus sensible. Il s’attarde sur des gestes, des lumières, des textures, des silences. Il photographie la ville comme un paysage mental, les passants comme des fragments de récit, les instants comme des respirations.
Loin des effets ou des mises en scène, son travail repose sur une approche instinctive et contemplative. Il aime marcher, s’immerger dans les rythmes de la rue, et laisser venir les images.
Il capture des scènes qui paraissent simples, mais derrière cette simplicité, se cache un regard précis, une écoute du monde, un refus du spectaculaire.
Minimalisme, lenteur, attention : trois mots qui traversent son œuvre et sa méthode. Ses images parlent peu, mais longtemps.
Elles laissent place à l’interprétation, à l’émotion. Comme si elles murmuraient quelque chose qu’on connaît déjà, mais qu’on n’avait jamais su formuler.
Aujourd’hui, Jérôme Meunier partage son travail à travers des publications, des projets personnels et des expositions. Il continue à arpenter les villes, appareil en bandoulière, fidèle à une seule obsession : photographier ce qui ne fait pas de bruit, mais qui mérite d’être vu.
Page 12 | Photographe |
POLAIFOS
Je m’appelle Polaifos, originaire de Dunkerque, j’ai grandi avec un appareil photo entre les mains, souvent celui de mon père. Depuis deux ans, je me consacre pleinement à la photographie, en argentique comme en numérique.
J’aime la manière dont l’argentique impose le temps : ralentir, observer, ressentir… Et puis il y a cette part de surprise, le grain unique, les petites imperfections qui rendent chaque image vivante.
Mon univers s’articule autour de photos brutes et sincères : des visages vrais, des lumières douces, des instants qui racontent une histoire sans artifice.
Pour moi, chaque cliché doit respirer la sincérité.
Polaifos
Page 18 | Photographe |
MICHEL STAUMONT
« Né le 8 janvier 1948 à Belfort. Chirurgien dentiste retraité. Auteur Photographe. Entre en photographie en 1985 et remporte avec le Photo Club de Denain de nombreuses Coupes de France NB.
Parallèlement, je participe aussi à de nombreuses compétitions individuelles patronnées par la FPF, la FIAP et l’ISF et ce jusqu’en 2010. Depuis 2010 : je me réserve exclusivement à ma démarche d’Auteur Photographe.
Il m’arrive encore d’être appelé pour juger des concours régionaux et nationaux. Je suis membre du Collectif INCARNAT. »
Michel Staumont
Page 28 | Photographe |
MANON LEBECQ
Photographe indépendante depuis 2008, je me passionne pour le portrait dans sa simplicité. Mon regard se tourne tout naturellement vers le noir et blanc : un langage visuel subtil où chaque nuance compte. En studio, j’explore la profondeur d’une émotion, je cherche cette micro-expression singulière qui transcende le cadre.
Au fil des années, j’ai affiné ma direction de modèle, cultivant un dialogue de confiance avec chaque personne que j’accompagne. Ma pratique professionnelle parallèle en santé mentale nourrit cette approche : elle m’ouvre à une écoute attentive, m’invite à lire entre les mots et à accompagner des récits intimes. C’est ce double engagement, à la fois artistique et humain, qui m’a poussée à proposer des séances thérapeutiques, avec des personnes traversant des changements profonds ou des épreuves de santé.
Je guide, j’oriente, je conseille, toujours avec bienveillance, pour faire émerger le vrai, le spontané. J’aime travailler avec ceux qui n’ont jamais posé car je crois au précieux potentiel de chacun.
Chaque rencontre est une aventure humaine où je tâche d’atteindre, avec le modèle, le portrait juste, intemporel et authentique.
Par ailleurs, je m’investis dans le reportage (mariages et sport) avec expérience et instinct ; et j’ai initié par le passé plusieurs actions spontanées pour la prévention du cancer du sein.
Quel que soit le projet, ma promesse demeure : chaque portrait est traité avec le même soin, pour délivrer une image unique et universelle, hors du temps. Une émotion sincère en noir et blanc.
Manon Lebecq
Page 34 | Photographe |
ÉVE PINEL
Éve Pinel est une artiste photographe française qui vit et travaille à Paris. Née dans le 20e elle a grandi en arpentant les rues animées de Ménilmontant et du quartier Bastille.
Autodidacte, elle découvre la photographie presque par hasard en 2017 avec un smartphone en main elle passe un an à immortaliser les allées du Père-Lachaise, en 2019 elle reçoit le Prix coup de Cœur de la photo politique de l’année de l’Agence Vu et s’achète son premier appareil photo !
Depuis, elle sillonne la ville, attentive aux scènes urbaines, aux visages, aux fragments d’instant qui révèlent la poésie du quotidien.
Sa photographie est intuitive, nourrie par la marche, l’observation et l’envie de saisir ce qui échappe au regard pressé. Dans les rues de Paris qu’elle arpente quotidiennement, elle capte les silences, les décalages, les scènes ordinaires qui deviennent révélatrices d’un état du monde.
Elle réalise aussi des portraits d’artistes à la demande.
Page 40 | Photographe de presse |
JEAN-FRANÇOIS BADIAS
Je suis né en Alsace en 1978 et suis entré en photographie un peu par hasard, pour réaliser des photographies utiles à des projets. La photographie comme outil de communication pour donner à penser, à voir. C’est à la fac de géographie que j’ai développé un sens aigu de la photographie esthétique.
Je cherchais des lumières, des contre-jours, le plus souvent en négatif noir et blanc et en focale fixe. Le 35 mm devient ma focale fétiche. La couleur viendra plus tard lors de mes pérégrinations centre-asiatiques et russes. Des explorations photographiques entre géographie et reportage, de la Sibérie au Tian Shan.
La géographie devient une formidable boîte à outils pour penser l’espace et les hommes. En devenant photojournaliste, j’ai mis en œuvre cet esthétisme de la photographie au service d’une histoire pour écrire avec des images.
Cette volonté de rendre les choses intelligibles, lisibles, claires. De développer une narration en partant de la photo la plus simple à la plus torturée, en cherchant les idées, les angles, les lumières. Pour trouver finalement ce pas de côté indispensable, ce léger décalage, toujours lié à la lumière ou à son absence.
Ce qui me fait vibrer, c’est ce sens de l’actualité, du monde qui bouge, qui se transforme sous nos yeux par petits incréments ou grands chamboulements.
Par le fracas des sirènes ou le silence des salons, le chant des supporters ou l’opiniâtreté des joueurs.
Jean-François Badias
Page 46 | Photographe de presse |
DAVID PAUWELS
J’ai 39 ans et viens d’un milieu modeste. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été passionné par la culture populaire : musique, cinéma, jeux vidéo, etc. avec la conviction profonde que les sous-cultures allaient être réhabilitées et respectées un jour. Je ne pensais pas avoir autant raison.
J’ai commencé les études supérieures dans le cinéma. J’ai vite adoré analyser les films, et découvrir l’histoire de ce medium universel. Mais la théorie du cinéma ne me permettrait pas de travailler autrement que dans la recherche universitaire. Et mon tempérament n’était pas celui d’un rat de bibliothèque. Mon histoire avec la photo ne revêt donc aucune poésie, aucun romantisme. Personne ne m’a transmis d’appareil étant petit. Quand j’ai commencé mes études de journalisme sur le tard, c’était dans l’espoir un peu naïf de devenir critique de cinéma. Mais lorsque j’ai eu un appareil photo dans les mains, je me suis senti étonnamment à l’aise. J’avais la possibilité de projeter dans l’image fixe la culture graphique que j’avais emmagasinée depuis l’enfance.
Dès lors, les premières piges avec la presse nationale se sont présentées (L’Humanité, Le Monde, La Vie, La Croix) et ensuite la presse locale (la Voix du Nord) avec l’accent sur les sujets sociaux, politiques, éco, migratoires, etc. La photo est un langage passionnant et les rencontres qu’elle permet ont été des tournants dans ma vie. La crise migratoire à Calais, les sujets autour de l’éducation ou les luttes sociales sont autant de tranches de vie que j’ai à cœur de montrer. Au crépuscule de la vie, j’espère pouvoir regarder en arrière et me dire que j’ai modestement raconté la dignité de toutes ces personnes.
David Pauwels
Page 54 | LE REGARD DE… |
EMELINE SAUSER
Le lit sur la plage est une excuse pour entrer dans une dimension proche du rêve. Si on accepte l’expérience, il n’y a qu’à se blottir contre son compagnon de voyage, humain, animal, ou contre soi-même, puis s’abandonner à l’étrangeté de ces quelques minutes et puis pourquoi pas à celle de la vie tout entière.
Un soir de novembre, je suis arrivée à Dunkerque et la ville tout entière s’atrophiait dans la nuit gelée, la mer était là toute proche et tu pouvais le deviner aux taches hurlantes dans le ciel puisque contrairement aux étoiles, les goélands tournoyaient et gueulaient.
Ce même soir, un monsieur donnait son lit sur une annonce Leboncoin. Tout ressemble à un signe quand on est perdu.
Le lendemain j’ai mis son lit sur la plage. C’était une excellente excuse pour aborder puis rencontrer les promeneurs, forcément intrigués et amusés par cette présence insolite sur un lieu qui leur est pourtant familier.
Les plages en hiver sont étranges car désertes et transies de froid, elles n’attirent par ce temps que les intranquilles : il n’y a aucune raison de sortir de chez soi lorsque le vent est aussi brutal.
C’est ainsi que l’aventure du lit bleu a commencé.
Au début du voyage, je me suis rappelé une histoire de mon enfance écrite par Claude Boujon, La chaise bleue.
Dans ce livre, deux amis, Escarbille et Chaboudo, trouvent une chaise dans le désert. Au fil des pages, ils transforment cette chaise en radeau, table, refuge. Un triste chameau essaye d’empêcher leurs jeux en bougonnant « une chaise est faite pour s’asseoir ».
Ce qui est très beau dans ce livre c’est la capacité d’être au seuil du merveilleux avec très peu de moyens.
J’espérais que le lit ouvre à son tour une fine brèche d’étrangeté, de beau, et d’inattendu sur la plage.
Un lit c’est pratique. On peut tenir à plusieurs dedans, le renverser, se mettre dessous, le noyer puis le sauver (liste non exhaustive et évolutive) et surtout, contrairement à une chaise, c’est un objet qui prend de la place et donc que l’on voit de loin. Avec les lits, car il y en a eu plusieurs, nous avons voyagé en passant par les plages de Dunkerque, Calais, Berck, Dieppe puis Courseulles-sur-Mer.
Le choix du lit itinérant s’est imposé puisqu’en se déplaçant régulièrement, le lit ne faisait jamais totalement partie du paysage et les promeneurs ne s’y habituaient pas. Il restait une anomalie sur le bord de mer. Lorsqu’il passait plus de trois jours sur une même plage, il devenait une attraction. Grâce aux photos postées par les promeneurs sur les divers groupes Facebook d’une ville, le lit se faisait rapidement connaître et reconnaître, les habitants venaient le chercher, se l’appropriaient en mon absence.
En deux semaines de voyage, plus d’une centaine d’humains et d’animaux se sont prêtés au jeu et ont pris place dans le lit. Chaque jour, des surprises et des aléas : une dame a hurlé qu’elle ne voulait pas se faire photographier car elle allait mourir, un monsieur a griffonné sur le matelas et l’a jeté à la mer en priant pour que sa peine de cœur se soigne, un autre jour les vagues ont englouti le lit puis la marée basse me l’a rendu fatigué et vieilli. Une cavalière l’a utilisé comme saut d’obstacle pour faire travailler son cheval, un enfant lui a cassé les lattes en sautant nerveusement dessus tout en maugréant qu’il allait le détruire, un couple âgé s’est embrassé un peu trop fort debout chancelant sur le matelas.
La brèche était entrouverte.
Page 64 | LE REGARD DE… |
ROBIN CLAIRE FOX
Robin Claire Fox est une photographe autodidacte originaire de l’Ontario, au Canada. Depuis sept ans, elle développe une pratique photographique profondément intime et poétique, explorant des thèmes tels que la mémoire, l’enfance et la lumière. Son approche singulière, marquée par une grande sensibilité aux couleurs et à l’atmosphère, crée des images où le temps semble suspendu, offrant aux spectateurs une immersion dans des souvenirs à la fois personnels et universels.
Explorer la mémoire et l’enfance
Au cœur de son travail, Robin Fox cherche à capturer l’essence fragile des instants passés,
en particulier ceux liés à sa propre famille.
En tant que mère de plusieurs enfants, elle utilise la photographie non seulement
pour préserver les précieux moments de l’enfance, mais aussi comme un outil de réflexion
sur le passage du temps et la nature éphémère de la mémoire.
Ses images révèlent une douce nostalgie, une sorte de mélancolie lumineuse
qui invite à la contemplation.
Une esthétique inspirée par les maîtres du passé
Son style visuel est fortement influencé par les photographes et cinéastes
des années 1950 et 1960, notamment à travers l’usage du film Kodachrome,
qui lui permet d’obtenir des couleurs saturées et chaleureuses.
Elle s’inspire également de figures majeures telles que Saul Leiter et Sally Mann,
dont la capacité à mêler douceur et mystère dans leurs images nourrit sa propre vision.
L’usage fréquent des miroirs et des reflets dans ses compositions introduit
une dimension poétique et complexe, créant des jeux de perspectives
qui brouillent la frontière entre réalité et mémoire.
Une atmosphère intime et onirique
Les photographies de Robin Fox dégagent une atmosphère intime, presque onirique.
Chaque cliché semble porter la trace d’une histoire personnelle tout en laissant
une large place à l’interprétation.
Les spectateurs sont invités à plonger dans un univers où les détails du quotidien
deviennent des fragments d’histoire, évoquant à la fois la chaleur du foyer
et la fugacité du temps qui passe.
Reconnaissance internationale
Son travail a été exposé dans plusieurs pays, dont les États-Unis, l’Italie,
l’Argentine, l’Australie et, bien sûr, le Canada.
Ces expositions ont permis à son univers visuel de toucher un public international,
qui apprécie la sincérité et la poésie de ses images.
De plus, ses photographies ont été publiées dans des magazines et des livres spécialisés,
témoignant de la reconnaissance croissante dont elle bénéficie
dans le monde de la photographie contemporaine.
Une quête autour de la lumière et de la couleur
Poursuivant son exploration artistique, Robin Fox approfondit sa quête autour
de la lumière et de la couleur, éléments centraux de sa pratique.
Elle cherche à capturer non seulement l’apparence des choses,
mais aussi leur aura émotionnelle, offrant une perspective unique
sur la fragilité et la beauté de l’existence humaine.
Son travail, à la fois personnel et universel, invite à une réflexion profonde
sur la photographie comme mémoire vivante et comme moyen de saisir
le passage du temps.
Page 82 | LE REGARD DE… |
NESLIHAN BILGE AYTAN
Le Narrateur Silencieux du Noir et Blanc
J’ai commencé avec les lignes avant les couleurs. La direction de la lumière, la chute de l’ombre, la ligne triste d’un visage… J’ai d’abord cherché tout cela dans les toiles. Puis j’ai pensé que la vie elle-même est déjà une toile géante ; j’ai donc décidé de la raconter en transformant mon cadre en pinceau.
Pour moi, la photographie est un moyen magique de rendre visibles les émotions silencieuses du temps. Le noir et blanc, en particulier, est la forme la plus élégante pour rendre visible l’invisible, la profondeur de la simplicité. Je cherchais un langage qui touche directement le cœur, loin de l’attrait distrayant de la couleur ; le noir et blanc m’a présenté ce langage.
Ses portraits ont été l’une des projections les plus puissantes de cette recherche. Des visages humains… Chacun d’entre eux est une histoire différente, des expressions qui portent le fardeau des années en un coup d’œil. Dans chaque portrait, j’ai essayé de capturer la forme de vie la plus pure et non filtrée.
En tant qu’une personne née à Çanakkale, en Turquie, j’ai grandi dans une géographie où l’histoire et la nature sont entrelacées, ce qui a grandement contribué à ma mémoire visuelle. Je voulais non seulement documenter ce que je voyais, mais aussi le faire ressentir.
Au fil des ans, j’ai reçu une formation dans différents centres et j’ai mis cet art sur une base plus technique et consciente. Mais ce que j’ai appris, je l’ai finalement porté à l’intuition, à l’observation et à ma voix intérieure. J’ai participé à des expositions, fait des présentations ; j’ai partagé à la fois ce que j’ai vu et ce que j’ai essayé de voir parce que je sais que chaque photographie contient une partie non seulement du spectateur, mais aussi du photographe.
J’ai toujours sur moi cette citation de Kim Hunter :
« Dans une histoire émotionnelle, les émotions peuvent être transmises beaucoup plus puissamment en noir et blanc. La couleur est en quelque sorte distrayante, elle est bonne pour l’œil, mais elle n’atteint pas toujours le cœur. »
Je cherche aussi des moyens d’atteindre le cœur. Et dans le récit calme mais profond du noir et blanc, je crois que j’ai découvert cette voie.
Page 98 | LUMIÈRE SUR... |
PICTO par CATHERINE RASPAIL
I - Pierre Gassmann, l’inventeur du tirage moderne : « Voir avec le regard de l’autre ».
1913-1933 : une éducation artistiqueJohann Gassmann naît à Breslau (Silésie), en 1913, d’un père médecin, Max, et de Selma, première femme radiologue d’Allemagne. Le petit garçon surnommé Hans baigne dans un milieu attaché à la sociale-démocratie, la culture et un certain goût pour l’art contemporain. Il dévore les publications de la bibliothèque familiale et découvre les images de ceux qu’on nommera les photojournalistes. Dès l’âge de 6 ans, fasciné par cet endroit magique, il passe des heures dans le laboratoire radiologique de sa mère. Elle lui enseigne sa spécialité. Sensible, son œil transforme les images des clichés médicaux en paysages oniriques. Doué, il développe aussi bien que les assistantes, voire plus vite.
Pour ses 13 ans, sa mère lui offre un appareil photo. Son oncle lui apprend comment développer un négatif et réaliser des agrandissements. Selma Gassmann tient un salon où le jeune Hans rencontre des professeurs du Bauhaus : Paul Klee, Moholy-Nagy à qui il montre ses photos. On cite Kertész, Brassaï, Man Ray. Le futur Pierre Gassmann dira : « Moholy-Nagy est le parrain qui a su m’introduire à la photographie moderne ».
Vient la République de Weimar. Hans adhère aux Jeunesses communistes. Les journaux rapportent les agitations du parti d’Hitler. Il ne se sent ni juif, ni Allemand mais « communiste ». Il change de prénom et devient Peter. En 1929, il découvre à Stuttgart la grande exposition internationale Film und Foto où tous ceux qui feront l’histoire de la photo sont présents. Il commence des études de droit. À Berlin, il fréquente les musées, l’opéra, assiste aux représentations de L’Opéra de quat’sous ou du Brave Soldat Svejk au théâtre. En 1933, il réalise l’absurdité d’étudier le droit au moment même où le droit perd son sens. Peter entre alors à l’école Agfa où il apprend l’optique, la chimie, les techniques de prise de vue et de laboratoire, les effets spéciaux. Se déclare une passion pour les maîtres : Moholy-Nagy, Man Ray, Tabard. Le 30 janvier 1933, jour de la nomination d’Hitler, Peter décide d’émigrer : ce sera Paris, « capitale des artistes, foyer cosmopolite de l’esprit, terre de liberté ».
1933-1939 : le Dôme, Paris, l’apprentissage
Aux hurlements des contrôles des SA succède la quiétude de la terre d’asile. Parti avec dans sa valise les certificats de l’école Agfa et son Leica AII, Peter s’installe au Dôme, terrasse mythique de Montparnasse. À 19 ans et demi, il se retrouve sans vrai métier et très peu d’argent dans ce lieu de ralliement des émigrés anti-hitlériens. Pour paraître « moins allemand », il change une deuxième fois de prénom : ce sera Pierre Gassmann, pour toujours. Au Dôme, les tables s’organisent par métier : à celle des photographes, il rencontre Gisèle Freund. Il entre dans l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, émanation du PCF. Il se fait des amis au sein de la section des photographes, dont Chim, émigré juif polonais qui deviendra David Seymour, et un certain Henri Cartier-Bresson.
Il trouve du travail chez une portraitiste où il assure le développement, le contre-collage, la repique d’épreuves. Il reprend goût au métier de photographe et aménage dans sa chambre d’hôtel un labo minimal : une cuve Corex, une vitre, des bassines. D’essais en bricolages, il se fait connaître. Leica autour du cou, il photographie le Paris des films de René Clair. Il fait enfin la connaissance d’un juif hongrois de son âge : Endre Friedmann, le futur Robert Capa.
En 1934, Pierre rencontre France Douaye, une jeune femme repiqueuse chez De Broca. L’histoire durera quarante ans. Il emménage chez France. Dans cet immeuble habite l’auteur de Paris la Nuit. Brassaï, célébrité d’une grande simplicité, regarde les photos de Pierre : le coup d’œil est bon mais il lui reproche un excès de grain. Pierre réplique que « le grain est photographique ». Brassaï se souviendra que Pierre l’a « réconcilié avec le grain ». Pierre reprend des études chez Publiphot. France améliore ses portraits et lui redonne confiance en son talent. Il entre comme apprenti chez De Broca et apprend la repique, la retouche, la pratique du grand format et de l’agrandissement géant. Il s’essaie à la solarisation et fabrique ses rayogrammes. Il fait les premiers tirages de Kertész.
En regardant les épreuves de ses copains Chim, Capa ou Cartier-Bresson, Gassmann se propose de refaire les tirages, « juste pour voir ». Ils plaisent. Pierre a trouvé le moyen d’éclairer l’intuition du déclenchement. Il joue de l’agrandisseur, surveille les contrastes, peaufine le maquillage, définit ses propres règles. Pour l’Exposition universelle de mai 1937, il tire les photos de David Seymour et de Capa exposées au Pavillon Espagnol. Après sa visite du Pavillon américain, il ressort déçu de son propre travail et y puise des principes de tirage. Persuadé que le travail de labo peut être un métier noble, il devient perfectionniste.
Septembre 1939 : mobilisation générale. Pierre et France sont mariés et, en octobre, naît Marc-Édouard. Pierre s’engage dans la Légion étrangère. Démobilisé en 1940, il rejoint femme et enfant en zone libre, à Toulouse. Il fait des portraits, des photos de mariage, de communion. Repéré par l’Armée secrète, on lui confie l’accueil des déserteurs de la Wehrmacht, des étrangers ; il fabrique de faux Ausweiss. En 1944, il rejoint la Résistance et devient le photographe du réseau. Au 1er congrès du Parti socialiste espagnol à Toulouse, le 11 mars 1945, Pierre retrouve Capa et HCB. Le soir, Capa parle à Pierre d’un projet d’agence photo gérée par les photographes eux-mêmes sous la forme d’une coopérative. C’est une nouveauté : les auteurs auraient le contrôle sur l’utilisation de leurs images et la maîtrise directe des bénéfices sans intermédiaire. Henri et Chim forment le noyau dur. Pierre les rejoint.
1947-1950 : l’aventure Magnum
Retour à Paris. Pierre continue son travail de photographe avec succès et France, celui de retoucheuse chez De Broca. L’avenir de la future agence prend forme. Les photographes se réunissent à Paris autour d’une bouteille de champagne, un magnum. Le nom de l’agence est trouvé : ce sera Magnum ! Pierre souhaite intégrer l’équipe, mais n’est pas prêt à courir le monde. Capa comprend le besoin de tirages de qualité. Pierre Gassmann sera donc le tireur exclusif de la nouvelle agence. La première commande sera le reportage de Chim pour l’Unesco sur les enfants de l’après-guerre. Pierre exécute une série de 60 tirages de 30x40 cm en 25 jeux pour 25 pays. Il est aidé de François Duffort. Dès lors, l’image de marque de Magnum est liée au labo de La Motte-Piquet.
Autodidacte, Pierre est plus intuitif que technique. Il transmet sa science en silence ; ses gestes parlent pour lui. Duffort regarde, imite et sera maître à son tour. Gassmann innove. Il discute beaucoup avec les photographes, non pas de technique, mais pour connaître l’histoire de la prise de vue, l’atmosphère lors du déclenchement, tout ce qui peut aiguiller et inspirer le tireur. Bien plus qu’un artisan-exécutant, il maquille en une chorégraphie de jeux de mains, de manipulations à la surface du papier, sous la lumière rouge et silencieuse du labo. Le travail abonde ; il s’équipe et embauche. Sa petite entreprise n’a ni nom ni existence légale. Petit à petit, le nom de Gassmann se fait connaître dans le réseau de photographes tissé autour de Magnum à New York, Londres et Paris. Le labo de La Motte-Piquet est trop petit. Le 17, rue de la Comète va ouvrir.
1950-1963 : la Comète
Comment nommer ce nouveau labo ? Le photographe du Plan Marshall propose Pictorial Service, référence à l’art et à l’image. Discret, généreux, Pierre Gassmann est chef d’entreprise par obligation. Il embauche des débutants. Bénéficiant des relations de Capa, Pierre se fait aussi connaître et apprécier pour les rapports qu’il entretient avec les photographes : capter l’intention, servir et protéger le talent des autres. Sa clientèle grandit ; il embauche son premier directeur commercial. Pierre prête la main aux grosses commandes et tire les photos de ses amis. Si le premier contact avec Henri Cartier-Bresson fut compliqué, les essais et maquillages subtils de Gassmann trouvent leur écho chez Henri. La gamme de gris « sans violence » sera le marqueur de la qualité des tirages de HCB.
Pierre tirera son premier livre, Images à la Sauvette, The Decisive Moment. Pictorial Service, bien vite devenu Picto, met en avant une idée neuve : la photographie dépend du tirage. L’esprit de Picto, le goût de l’exactitude attirent des clients de qualité. En 1957, Edward Steichen, directeur du département photo du MoMA, vient rue de la Comète pour sélectionner les images de The Family of Man. Pierre Gassmann trouve des concurrents dans les labos américains. Ralph Baum, son équivalent new-yorkais, vient apprendre chez Picto. Naîtront une amitié et un partage de clientèle.
Pictorial Service attire toujours plus de professionnels. Le labo devient lieu de création. Lucien Vogel, directeur artistique du Jardin des Modes, choisit Picto pour sa qualité. Il sera un relais dans le monde de la haute couture en plein essor. L’embauche se poursuit ; parmi les nouveaux, un certain Jules Steinmetz. En mai 1953, en voyage aux États-Unis, Pierre s’intéresse aux nouveaux équipements des trains de développement. On fait appel à son expertise. En 1956, il intervient dans le choix des images de la Photokina de Cologne. Cette collaboration institutionnelle durera vingt ans. Il intègre Les Gens d’images et participe au rayonnement de la photographie d’auteur. Il siège au jury du premier Prix Niépce pendant trente ans. En 1960, Photokina célèbre les 70 ans de Man Ray et confie les tirages à Pierre. Il refait les épreuves à l’identique et corrige à l’œil « les trahisons ». Cette rencontre marque le début d’un nouveau service : le tirage de négatifs sans indication d’auteur.
Picto s’offre un studio sous la verrière du dernier étage et les prises de vue se font dans la cour pavée où passeront Blumenfeld, Horvat, Weiss, Klein, Newton et Sieff. Pierre propose alors ses fameuses planches-contacts agrandies sur des feuilles de 50x60 cm, lisibles par les photographes, les directeurs artistiques et même les mannequins. Pictorial Service est alors une entreprise de cinquante salariés. La concurrence arrive. Le labo sous-traite la couleur.
À 19 ans, Edy, le fils de Pierre et de France, se forme à Milan dans un labo couleur. Il poursuit sa formation à New York et est initié aux procédés Kodak, Ektacolor et Ektachrome E1. Il découvre le Dye Transfer, le dupli et le photomontage. De retour à Paris, il répond aux commandes couleur.
1963-2000 : l’envolée de Picto
Picto déménage rue Delambre sur 1 100 m². Le chiffre d’affaires grimpe. La photo publicitaire double en 1963. Pierre acquiert une machine Hostert. Trois chaînes de développement Kodak E1 et E2 et Agfachrome sont installées. Edy Gassmann prend la direction du secteur couleur. Son épouse, Paulette, entre comme DRH en 1960 et reprendra le flambeau avec son fils Philippe au décès de Pierre. Elle est aujourd’hui présidente d’honneur. Pierre reste attaché à son image d’artisan humble et consciencieux. La réussite de Picto se résumera toujours en trois mots : amitié, sens des affaires et affinités historiques. Généreux, Pierre Gassmann paie l’ardoise des jeunes photographes qui s’en souviendront lors de commandes d’expositions. Tandis qu’Edy développe la couleur, Pierre conforte son image de maître du noir et blanc. Il se partage entre le labo et les projets culturels. Il travaille sur la seconde rétrospective d’Henri Cartier-Bresson exposée à Tokyo, au MoMA et au Musée des Arts décoratifs de Paris. Directeur artistique ou commissaire d’exposition, Pierre Gassmann devient une figure incontournable.
En 1973, crise pétrolière et crise financière : Pierre passe le flambeau à Edy. Libéré de ses responsabilités, il reprend les négatifs anciens et les soumet aux techniques contemporaines du tirage. En 1981, il tire et scénographie les 300 photographies de la rétrospective HCB au Musée d’Art moderne de Paris. La mode est à la couleur, le numérique prend de l’ampleur, apparaissent le Mois de la Photo, les festivals, les galeries et les revues spécialisées. En 1988 ouvre Picto Bastille avec un espace d’exposition. Les Rencontres d’Arles lui rendent hommage. Picto suit les mutations technologiques qui éloignent Pierre de cette nouvelle entreprise, restée familiale avec l’arrivée de Philippe et Patricia, ses petits-enfants. Cette année-là est organisée une rétrospective au musée d’Orange : « 60 ans d’amitié avec Pierre Gassmann par 60 photographes ».
Pierre Gassmann gardera son œil vif et sa main experte jusqu’au bout. Disparu en 2004, il restera celui qui a fasciné des générations de laborantins et séduit tant de photographes. Grâce à son intuition et à ses amitiés, il est devenu l’interprète de génie des grands photographes. Il restera celui qui a su écouter, deviner et sublimer le regard des autres.
II - Thomas Consani, le génial interprète de l’argentique noir et blanc.
Selon ses mots, il est tireur, psy, obstétricien.Thomas Consani est le tireur argentique spécialiste du noir et blanc chez Picto depuis 2021. Mais son parcours commence bien plus tôt, avant sa naissance. Il faut remonter en 1961, quand son père Patrick, dit Nounours, entre chez Picto à 14 ans. Arpette, Consani père est formé par le tireur Jules Steinmetz, lui-même formé par Pierre Gassmann.
Le jeune Thomas fréquente les photographes qui viennent à la maison : « Je t’ai connu dans le ventre de ta mère » se souviendra Marc Riboud. Mais c’est à 17 ans, pour financer un voyage qu’il ne fera finalement pas, qu’il est à son tour arpette chez Publimod Photo aux côtés de son père. Le soir, il fait des photos de groupes de rock alternatif et réalise les tirages. Et ça lui plaît.
En septembre 1987, le labo l’embauche et il saute à deux pieds dans le révélateur. Pendant six ans, de 1987 à 1993, il est formé par son père : rigueur et complicité. Gamin, il découpait les images des photographes et les affichait dans sa chambre : ce monde lui semblait inaccessible. Thomas se souvient ensuite de la grande salle de finition chez Publimod où, arpette, il assistera à la coupe, la retouche, la repique et aux discussions après 17 h 30 avec les photographes Marc Riboud, Bettina Rheims, Édouard Boubat, Guy Le Querrec… Du plaisir, de l’humain.
Thomas Consani fait du noir et blanc grâce à son père : la cuvette, le révélateur, l’intervention humaine. Contrairement au tirage couleur qu’il n’a expérimenté qu’une seule fois, il n’utilise pas de machine. Et c’est ça qui lui plaît. C’est sous la lumière orange de la lampe inactinique que Thomas Consani est heureux. Il se met dans une bulle, se concentre.
Son père décède en 1995 ; Thomas reste chez Publimod jusqu’en 2000. Il passe ensuite chez Central Color puis chez Dupon. Au moment du rachat du labo en 2018-2019, techniquement et humainement, le travail se révèle difficile. Il entre alors chez Picto ; 99 % de sa clientèle le suit.
En trente-huit ans de tirage, Thomas fait le constat de l’évolution des techniques. Le passage au numérique a fait fermer les labos : la presse, la mode, le cinéma ont abandonné l’argentique, trop lent mais aussi trop coûteux. 80 % des clients qui sont restés fidèles à l’argentique sont des collectionneurs, des galeries, des musées, des fonds photo. Restent aussi les amateurs éclairés qui adhèrent à la philosophie de l’argentique : oser prendre son temps, refuser le consumérisme (une pellicule n’a que 36 pauses), l’immédiateté.
Au commencement, il y a la parole.
Avant d’engager un projet, Thomas Consani annonce au photographe : « Je veux entendre tes photos ». Importance de la voix, de la sémantique : « Dans quel état étais-tu lors de la prise de vue ? » Écouter et comprendre d’abord ; regarder ensuite.Pour Claude Gassian, ce sera la discrétion voire la timidité du photographe que le tireur choisira de faire ressortir : tout est dit dans la photo accrochée au labo où l’on voit James Brown assis de profil et deux femmes de ménage qui glissent un regard par la porte ouverte de la chambre du Royal Monceau.
Tireur officiel de Marc Riboud depuis 1993, il choisit de faire ressortir l’humanisme du photographe, sa poésie, sa grande tolérance, son refus de la violence. Il n’y aura « pas de noir bloqué, pas de blanc claquant mais des gris, des détails ».
La personnalité du photographe fait la photo ; le tirage doit accompagner. Il est partie prenante de l’œuvre. Avant toute chose, c’est la rencontre, le dialogue avec le photographe qui sont importants. Le tireur doit savoir rester humble, entendre et satisfaire. « Humainement, dit-il, j’apprends tous les jours ; un nouvel univers à chaque fois ». Il dit « mes » photographes.
À l’abri de la chambre noire, derrière le rideau, Thomas Consani, du ballet de ses mains, maquille le futur tirage au-dessus du bain. Cherchant à faire surgir l’âme du photographe, il dépose des grains de poésie : si l’auteur est une personnalité lumineuse, il pourra ajouter de la lumière, des points blancs. Thomas propose souvent deux versions : la première, littérale, et une deuxième, la sienne, respectueuse malgré tout des desiderata de l’artiste. C’est souvent celle-ci que retiendra le photographe.
Thomas Consani craint la surnetteté du numérique, sa froideur clinique. Le grain du noir et blanc reflète la complexité de la vie, apporte du charme, de la beauté. Selon ses mots, une photo « très belle » revêt une émotion, une photo « très bonne » offre un cadrage académique. « Ce n’est pas l’appareil qui fait la bonne photo, c’est l’œil », affirme-t-il.
Le spécialiste du noir et blanc choisit des tons chauds pour le papier Ilford comme pour le révélateur ; pas d’artifices, de tonalités supplémentaires : les virages à l’or ou au sépia ne se font plus. Tout est affaire de contrastes, de densités.
Pour Thomas, la qualité d’un bon tireur dépend aussi de sa culture générale : il faut aller regarder les tableaux, leur composition, pour savoir équilibrer un tirage. Il faut s’ouvrir à la musique, à la littérature, au cinéma. En 2026, il est urgent d’assurer la pérennité du métier. Le tirage argentique n’est pas suffisamment enseigné ; la retouche et la repique non plus. Depuis ce début d’année, Thomas forme Alexandre, 30 ans, passionné, mature et « pâte à modelable », au dire de son maître.
Dans son « labo-maison », Thomas Consani accueille, heureux, souriant, généreux. Et malgré ses collaborations prestigieuses (il tire par exemple tout Schall depuis 2012), il conclut humblement : « Nous ne sommes “que” des tireurs, ce ne sont “que” des photographes ! »
III - Picto aujourd’hui et demain : rencontre avec Victor Gassmann.
Pour évoquer la vie de Picto qui vient de fêter ses 75 ans, et les enjeux auxquels le labo est confronté, nous devions nous tourner vers Victor Gassmann, arrière-petit-fils de Pierre et Secrétaire Général de l’entreprise familiale.Ses challenges ? Piloter les projets à long terme, assurer la transmission des savoir-faire et renforcer la singularité de Picto tout en travaillant au quotidien avec les artistes et les institutions.
Disponible, accueillant, Victor a la modestie de commencer l’entretien en évoquant la figure tutélaire, le fondateur : « Pierre a eu l’intelligence d’offrir aux photographes la prise de vue sans le problème du tirage ». En 2026, l’esprit d’atelier perdure ; la relation tireur-photographe est toujours au cœur du métier. Pour confirmer ses dires, une étude sur la clientèle souligne que les photographes ont besoin de passer du temps au labo faisant apparaître la nécessité de l’échange. C’est un rapport de proximité, à 50 % référent technique et 50 % référent artistique. Le besoin se fait encore plus ressentir chez les jeunes photographes.
Quels sont donc les nouveaux enjeux auxquels Picto doit faire face ?
Picto a toujours préservé les savoir-faire tout en s’ouvrant aux nouvelles technologies. Dans les années à venir, des techniciens chevronnés partiront à la retraite. Il était donc urgent de former dès maintenant aux métiers du tirage et de la repique. C’est chose faite avec la création de binômes ; l’enjeu étant de choisir la meilleure personne à former. C’est en effet un « investissement » sur 10 à 20 ans. À ce sujet, un dossier Maître d’art–Élève a été présenté au Ministère de la Culture. Ce serait une première qu’un tireur soit nommé maître d’art. La pérennisation des savoir-faire passe aussi par la maintenance des anciennes machines ; des ingénieurs travaillent notamment aux mises à jour des systèmes d’information. Dans le même temps, il faut considérer l’apparition et l’impact de l’IA sur le monde de la photographie. Indéniablement, elle bouleverse les modèles économiques. Dès lors, on forme des tireurs à d’autres techniques que celles du labo. On met en place des référents internes qui font de la veille pour assurer la formation. L’IA va parfois trop vite. Mais il ne faut pas prendre de retard : un de ces nouveaux outils est désormais utilisé pour la restauration d’œuvres.Dans ces conditions, hériter de la charge d’une telle entreprise est-il une chance ?
« Incarner l’avenir de Picto est une grande chance ! » affirme Victor sans hésiter. Passionné de théâtre, après avoir monté des spectacles et être passé par HEC Paris, Victor a travaillé au contact de la création. Puis il a répondu à l’invitation de son père, Philippe. Aujourd’hui, il a conscience d’hériter d’une histoire familiale forte. « C’est une grande responsabilité que de diriger une entreprise de plus de 75 ans avec plus de 230 salariés et présente à l’international ». Il faut « tout simplement » être à la hauteur. Dans son histoire, Picto a traversé plusieurs crises, dont le passage au numérique. Le labo est resté indépendant. Malgré cela, il faut rester conscient que le marché est tendu et que les décisions ne doivent pas se prendre trop rapidement. C’est toute l’histoire de ce laboratoire : garder la tête froide, ne pas s’emballer trop vite comme par exemple avec les NFT, mais ne pas rater une évolution.Victor Gassmann hérite aussi de la riche expérience du personnel ainsi que des relations si particulières entretenues entre les grands photographes et le laboratoire familial. De grandes stars comme des talents émergents viennent ici travailler avec des artisans de l’image. Victor s’octroie de longs moments au labo pour échanger avec les artistes et plonger dans leurs créations. Picto est une référence, il a une réputation à tenir.
Au cours de sa longue vie, Picto s’est agrandi. Il y a le labo historique, Picto Online, La Fabrique qui accompagne le retail et le merchandising et enfin l’Agence 360° dédiée à la post-production et au déploiement de campagnes internationales des annonceurs. À Bastille demeure le tirage, un véritable « agrégateur d’ateliers » comme celui de Thomas Consani. Ce lieu est plus actif que jamais. En effet, peu de labos proposent de telles prestations. « L’artisanat, rappelle Victor, est une façon de travailler donnant place à l’humain, au dialogue, au regard critique. Un temps passé sur l’image, une proximité avec les clients ». La qualité de ces relations avant tout humaines est une référence directe à Pierre Gassmann. Les équipes locales sont d’ailleurs formées à cette culture-là.
Un des plus de Picto ? Maintenir les points de contact, garder le même interlocuteur. Cette présence de l’humain est un choix fort. Malgré son développement, Picto maintient cette complicité avec les photographes, évitant les travers d’une « industrialisation ».
Les marchés se sont diversifiés mais, quel que soit le domaine, Picto reste un artisan de l’image. Il offre au retail et à l’événementiel une compétence recherchée : la colorimétrie, le calage chromatique, et bien sûr une connaissance de l’image. Ce service fut une des solutions pour réinventer le labo après le passage au numérique. Le labo argentique vit grâce à ces autres activités. Au sein de ce modèle économique précaire, Picto a les reins solides. Hybride, il s’appuie sur des modèles fiables pour faire vivre son artisanat. Picto est aussi favorisé par cette période marquée par un regain d’intérêt pour l’argentique, prise de vue et tirage. Quelques labos de quartier indépendants maintiennent cette activité sans pour autant concurrencer Picto qui, lui, assure toute la chaîne.
Enfin, Picto bénéficie du label « Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV) » depuis 2012. C’est une reconnaissance de l’État pour un savoir-faire artisanal d’excellence : en l’occurrence, le métier de tireur. À ce sujet, on doit rappeler que Pierre Gassmann a joué un rôle central dans la création du métier de tireur. Ce fut le premier laboratoire professionnel en France. Le label officialise ; il oblige. Picto s’engage à préserver, à transmettre, à suivre l’évolution des savoir-faire.
En conclusion, parlons de Picto Foundation. Le fonds de dotation existe depuis 2016. Fondé par Philippe Gassmann et Vincent Marcilhacy, il permet de rendre à la photographie ce que Picto a reçu depuis tant d’années. Le fonds est un soutien à l’image et à ses créateurs au travers de quatre programmes : le Prix Picto de la Photo de Mode, la Résidence Picto Lab qui accompagne des photographes en expérimentation sur trois mois, la Bourse du Talent qui récompense de jeunes créateurs émergents et leur offre des possibilités d’exposer, et enfin Carte Blanche Étudiants qui permet aux lauréats d’exposer.
Fidélité aux valeurs humanistes du fondateur Pierre Gassmann et ouverture à l’avenir en transmettant le savoir-faire tout en s’épaulant des nouvelles technologies, l’entreprise Picto et les photographes ont de belles années devant eux.
Catherine Raspail
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HERVÉ ESCARIO
« Il entendit une variation, un embellissement en huit notes,
puis une ligne d’accompagnement de basse. L’air continua à trotter
dans sa tête (…). La sensation était celle de la capter, comme une personne écoute une conversation, peut-être lointaine, dans une pièce bruyante. (…) Lorsqu’il marchait, par exemple, qu’il devait faire un petit saut pour syncoper la mélodie. Ou qu’il roulait en métro,
avec le claquement des roues – et que, au milieu du tumulte général,
il entendait la présence d’orchestres fantomatiques jouant
avec emportement. »
Franck Conroy, Corps et âme, Gallimard, 2004
Le jazz a toujours rythmé le quotidien d’Hervé Escario depuis l’âge de 12 ans, après avoir mis par hasard un vinyle d’Archie Shepp sur une platine. Ce moment fut pour lui une révélation : une immersion dans un univers sonore riche et intense, où chaque note semblait vibrer au plus profond de son être. Le deuxième choc artistique fut la découverte des photographies de Josef Koudelka, Roy DeCarava et Marc Riboud. Ces images puissantes, capturant l’essence même de la musique et de la scène, inspirèrent profondément Hervé Escario. La photographie en noir et blanc de musiciens de jazz, mais aussi de circassiens et de danseurs, devint alors une évidence pour lui : saisir l’instant fugace, l’émotion brute, la lumière qui sculpte les corps en mouvement.
En 2023 et 2025, il remporte le 1er prix du Jazz World Photo, une distinction prestigieuse qui témoigne de la reconnaissance de son travail par ses pairs. Hervé Escario collabore régulièrement avec des musiciens de jazz tels qu’Emile Parisien, Henri Texier, Yoann Loustalot, Sylvain Rifflet, et bien d’autres, pour leurs photos d’album, de presse. Il est également un collaborateur fidèle de nombreux festivals renommés tels que le Tourcoing Jazz Festival, le Brussels Jazz Festival, Jazz in Marciac et Jazz en Nord, où ses clichés immortalisent les moments forts de ces événements.
Sa démarche photographique va au-delà de la simple captation d’images : elle cherche à traduire visuellement l’énergie, la tension, la poésie de la musique. Chaque cliché est une invitation à entrer dans l’univers sonore du jazz, à ressentir l’émotion qui s’en dégage. Ses photographies, souvent en noir et blanc, jouent avec les ombres et les lumières, capturant l’instant où la musique prend forme, où le corps et l’instrument ne font plus qu’un.
Prochaine exposition : du 15 au 25 janvier 2026 au Flagey (Bruxelles), dans le cadre du festival international de jazz de Bruxelles. Une occasion unique de découvrir ou redécouvrir l’univers visuel d’Hervé Escario, où chaque image est une partition silencieuse, une invitation à écouter avec les yeux.
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THIBAUT DERIEN
Auteur et interprète de chansons durant une dizaine d’années, Thibaut Derien a dorénavant troqué les mots contre l’image, et la musique contre le silence.
Auteur-photographe depuis 2013, sa première série « J’habite une ville fantôme » a été exposée dans des festivals (prix SFR Jeunes Talents Paris Photo, prix du public des Boutographies, prix des professionnels à Rendez-vous Images..) et en galerie (Little Big Galerie à Paris et Arles, Pulvertum à Francfort, Systema Gallery à Osaka...) et a été publiée aux éditions du petit oiseau en 2016.
Sa deuxième série, « Angèle et le nouveau monde » a aussi fait l’objet d’un livre paru chez le même éditeur en 2018, et a été exposée notamment à Little Big Galerie à Paris et Arles, à la Galerie Maupetit à Marseille, aux Rencontres de la photo de Chabeuil, aux Rencontres photographiques d’Arlon et aux Confrontations Photo de Gex.
Sa série « Où mes pas me mènent », est éditée en décembre 2020 sous forme de livre d’artiste, et est exposée depuis en galerie (Tryptique Galerie aux Sables D’Olonne) et sur des salons d’art contemporain.
Depuis son installation à Dinan, Thibaut Derien travaille à une nouvelle série photographique, « Dire au revoir à la ville », et prépare un nouveau tome de sa série « J’habite une ville fantôme » (photographies faites entre 2016 et 2025) à paraitre au printemps 2026.
Où mes pas me mènent (2012 / 2020)
Thibaut Derien photographie le grand vide, l’absence, ou une présence ténue et dérisoire devant le vaste monde. Fukuoka, Charleroi, Stuttgart, Oslo, New York, Bruxelles, Helsinki, Dreux… Il campe un décor grandeur nature, sur des terres qui proches ou lointaines sont toutes familières.
Car à la splendeur impressionnante de ces paysages, il appose une émotion palpable, la tendresse ou la mélancolie d’un sourire….
C’est une fumée s’échappant d’un train ; des nappes hôtesses de petits bouquets en plastique alignés ; une caravane impromptue ; des rangées de chaises qui, dans leur ennui assoupi, attendent obstinément une surprise, une action, un passage ; un brouillard laiteux troué de volets rouge carmin ; une aire de jeux rouillée qui rit peut-être jaune d’être ainsi délaissée ; une toute petite pancarte bleue sur le col d’une majestueuse montagne… Des ironies célestes, des riens, comme les pépites que l’on trouvait petits dans un seau de cailloux. Un trésor sortait du lot parce qu’il avait une forme unique, une patine ou une césure révélant son brillant.
Ces scènes révèlent une part d’enfance retrouvée ou jamais perdue. On est en bivouac, sur des lieux invitant à la récréation et au loisir. Seulement, les vacances sont finies, les plaisanciers sont rentrés laissant derrière eux un souvenir inaltérable, un plaisir étiré, prolongé tel un été indien, une cinquième saison qui ne voudrait pas se résoudre, qui demanderait encore. Si la plage est parfaitement déserte, l’écriteau reste : « JOIE DE VIVRE » et semble faire le guet, promettre un renouveau, le soleil bientôt et même sous le ciel gris.
Des personnages traversent ces vides éperdus. Ils sont discrets, fugaces, pointent le bout d’un nez, d’un parapluie ou d’une chevelure flamboyante. Ils sont loin et cette distance, c’est l’appréhension du mystère de l’autre
qui s’apprête à sortir du cadre, comme pour saluer, s’excuser et dire
au revoir à la ville.
Gaelle Le Scouarnec
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ÉRIC LELEU
Un parcours entre économie sociale et photographie
Né à Douai, je suis photographe documentaire indépendant,
basé dans le Nord de la France. Après une classe préparatoire, j’ai étudié l’entrepreneuriat social à l’École de Management de Lyon. C’est là
que j’ai compris que les images pouvaient, elles aussi, devenir un levier
de transformation sociale. En 2005, je m’installe à Shanghai, où je vis
et travaille pendant douze ans. Cette immersion en Chine bouleverse
ma vision du monde et fonde durablement mon regard de photographe.
Entre art et documentaire
Durant cette période, je m’intéresse particulièrement à la propagande visuelle et aux multiples formes de communication politique en Chine.
Je photographie les slogans accrochés sur les murs, les banderoles
dans les villages, les affiches officielles, mais aussi les attitudes,
les silences, les écarts. Mon approche brouille volontairement les frontières entre art et documentaire, entre réalité brute et fiction assumée.
Je cherche à rendre visible ce qui structure les comportements, souvent
de manière invisible : les récits dominants, les injonctions, les normes.
Normes sociales et résistances individuelles
La question du lien social est au cœur de ma démarche. Comment chacun réagit-il aux règles écrites ou tacites qui régissent nos sociétés ? Certains s’y soumettent, d’autres les contournent ou les ignorent.
Ces dynamiques d’adaptation ou de résistance me passionnent.
Elles révèlent notre rapport à l’autorité, à la liberté, au groupe.
Ce sont souvent les gestes discrets, les postures anodines, les détails
du quotidien qui racontent le plus.
Les dormeurs de Chine
En Chine, j’ai été frappé par une pratique quotidienne : celle des siestes en plein jour, en public. Des travailleurs s’endorment quelques instants là où ils se trouvent, sur un vélo, une planche, une chaise bancale
ou même au sol. De 2005 à 2010, j’ai photographié ces “dormeurs”
dans tout le pays. Leurs corps reposés, parfois dans des positions improbables, disent beaucoup d’une société qui conjugue discipline collective et liberté corporelle. Ces scènes révèlent aussi la porosité
entre l’espace public et l’espace privé : l’intime se vit à la vue de tous.
Retour aux racines
Depuis mon retour en France en 2016, je vis dans le Nord,
dans la ferme familiale où j’ai grandi. Je la restaure pierre par pierre,
tout en la photographiant. C’est un lieu de mémoire et de vie, un territoire personnel devenu terrain d’observation. J’y interroge les mutations rurales, les usages du bâti, les héritages familiaux, les traces du temps.
C’est aussi un moyen pour moi de renouer avec une histoire intime,
en la mettant en lien avec des problématiques contemporaines.
La Musette : lieu de vie, d’art et d’ancrage
Dans cette dynamique, j’ai fondé à Guesnain La Musette, un café hybride et participatif, installé dans une ancienne épicerie. Ce lieu mêle photographie, art contemporain, agriculture locale et lien social. On y croise des habitants, des artistes, des enfants, des curieux. On y expose,
on y échange, on y partage. J’y anime aussi des stages et des ateliers, persuadé que l’image peut ouvrir des espaces de dialogue,
de transmission et de construction collective.
Éric Leleu
Page 168 | LE REGARD DE… |
JEAN-PIERRE DUPLAN
Quelques mots sur l’auteur
Après quelques années passées comme photographe publicitaire
et industriel, je me suis tourné vers la photographie d’architecture,
un domaine qui m’a toujours intéressé, qui correspond mieux
à ma manière de voir le monde, a du sens et me laisse du temps
pour un travail personnel, source de plaisir, de satisfaction et raison première de mon choix de profession.
Je crois qu’une des qualités fondamentales de l’être humain est le sens de l’humour. Il met la vie en perspective et s’avère tout à fait compatible avec la pratique de la photographie.
« Savoir jouer, c’est savoir être libre ».
Telle pourrait être la maxime définissant le travail photographique
de Jean-Pierre Duplan, construisant des châteaux de sable, des maquettes, des assemblages surréalistes, avec la volupté d’un géomètre habité
par le bel esprit de l’ange du bizarre. La réalité est pour lui un terrain permanent d’étonnements. » Fabien Ribéry
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JAMAYA
Laëtitia Peltier aka Jamaya, reporter-photographe indépendante. Une imagerie sociale et artistique. Née en 1980, basée à Narbonne, formée aux arts appliqués et plastiques à Paris, Laëtitia Peltier débute en 2004 comme artiste visuelle pour des entreprises telles que The Walt Disney France Company ou OPPO. Très vite, elle bifurque. Ce qui l’intéresse : l’humain, les quotidiens ordinaires, les histoires vécues. L’appareil photo s’impose d’abord comme un outil de lien, puis devient l’axe central de son regard.
En 2018, elle s’installe à Narbonne, où elle développe une écriture photographique en immersion, en lumière naturelle, toujours en mouvement. Elle travaille en focales fixes, au rythme du terrain, proche des corps, des gestes, des détails. Elle s’immerge et déclenche quand ça vibre juste.
Ce que Jamaya a construit au fil du temps se lit dans ses images. Elle capte les émotions là où elles se montrent peu : dans l’ordinaire, dans le vrai. Jamaya photographie le tissu social et son environnement. Des images en couleur, contrastées, lisibles.
En 2023, elle réalise 80 %, un reportage sur le handicap invisible, en collaboration avec le média Petite Mu. Vingt rencontres dans douze villes, entre France et Espagne. Une série directe, sobre, exposée sur les deux territoires. Parmi ses projets les plus marquants, le Joker Project prolonge sa recherche autour de la santé mentale.
En collaboration avec le comédien Matthias Ronchi et la make‑up artist Diane Martin, elle détourne la figure du Joker, non comme un personnage de fiction, mais comme un symbole du masque social, du trouble, de la solitude contemporaine. Cette série a été exposé au Château Prat de Cest, en Occitanie.
De Paris à la Bavière, en passant par l’Occitanie, son travail circule dans des lieux où l’image dialogue avec le public : Carrousel du Louvre, Stadtmuseum de Weilheim, Château Capitoul, entre autres. Elle est relayée par la presse nationale et régionale : Télérama, Le Journal du Dimanche, France 3, M6, Europe 1, L’Indépendant etc. En 2024 et 2025, elle est l’une des lauréates publiées de Photo Magazine, dans les catégories Portrait et Documentaire.
Jamaya participera à l’exposition collective Paysages Pluriels pour proposer un regard singulier sur la trace de l’humain dans le paysage et questionner notre empreinte sur le vivant.
Du 9 janvier au 28 février 2026, aux Ateliers des Capucins, à Brest.
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LAURENT BONTÉ
1994/...
Difficile de puiser dans le stock des 3 000 images reflétant le voyage
de NO/MADE depuis 30 ans !
C’est en 1994 que cette démarche radicale s’impose comme
une évidence et devient un engagement irréversible dans l’histoire artistique de Laurent Bonté.
Dans ce projet destiné à se construire sur le long terme l’artiste s’engage à photographier les étapes du voyage de la petite maison blanche comme sa seule et unique œuvre en devenir.
Cette œuvre est conçue pour être nomade, elle repose sur un principe de furtivité consistant à investir un lieu sans jamais s’y établir. Être simplement de passage comme un observateur présent, mais silencieux.
Le déplacement et le temps sont les fils conducteurs de ce voyage. NO/MADE devient alors un héros au milieu des inconnus, sur un trottoir, à la fête foraine, en forêt... Posant de Venise à Istanbul en passant par New-York, Madrid ou Naples ou encore, faisant halte dans de nombreux musées ou centres d’arts Européens et français.
Le travail de Laurent Bonté est une exploration solitaire, singulière
et subjective du voyage, du temps qui passe et des traces laissées, immuables.
Le rapport entre vie et mémoire est au centre de ce travail métaphorique.
Pauline B.
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RODOLPHE SEBBAH
Rodolphe Sebbah est un photographe autodidacte français, né en 1958 en région parisienne. Avant de se consacrer à la photographie, il a travaillé dans le domaine du diamant, un univers éloigné du tumulte des trottoirs. À 18 ans, il s’installe à Paris, une ville qui deviendra sa source d’inspiration. Ce décor urbain qu’il explore est à la fois son atelier et son musée à ciel ouvert.
La photographie entre dans sa vie plus tard, mais avec intensité. Ce n’est pas une passion d’enfance, mais une rencontre mature avec un médium qui nourrit sa curiosité et révèle son sens de l’observation. Dès ses débuts, il comprend que son regard se porte naturellement vers la rue, là où l’inattendu et la spontanéité se rencontrent.
Un photographe au ras du trottoir
Il se définit comme un photographe « au ras du trottoir » : rester au plus près, se fondre dans l’environnement, observer à hauteur humaine.
Il ne surplombe pas ses sujets, il les vit de l’intérieur, partageant l’espace de la rue.
Ses influences vont des maîtres américains de la photo de rue : Helen Levitt, Garry Winogrand, Robert Frank, Saul Leiter aux Français Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau, Willy Ronis ou René Maltête. De ces références, il retient le goût de l’instant, la narration visuelle et la capture de la vie telle qu’elle se déroule, sans artifice.
L’esthétique du noir et blanc
Si la couleur trouve parfois sa place, le noir et blanc domine. Ce choix n’est pas motivé par la nostalgie, mais par le désir de concentrer l’attention
sur la composition, les contrastes et la lumière. Le noir et blanc confère à ses images une allure intemporelle : gestes, émotions et interactions humaines restent universels.
Capturer l’instant
Son travail repose sur la capture de moments fugitifs : un enfant
qui s’accroche à sa mère, un voyageur assoupi, une ombre sur un mur,
un échange de regards. Sa force réside dans l’anticipation : repérer
un geste, un alignement visuel ou une lumière éphémère, transformant
ses déambulations en chasses à l’instant parfait.
Entre document et poésie
Bien que proche du photojournalisme, ses images possèdent
une dimension poétique et parfois humoristique. Un reflet, une posture, une coïncidence visuelle peuvent déclencher un sourire ou une réflexion. L’humain est toujours présent, même sans visage : un objet, une trace,
un jeu d’ombres suffisent à évoquer une vie.
Une œuvre fidèle à la rue
Rodolphe Sebbah a constitué un corpus cohérent, exposé dans différents lieux et salué par plusieurs distinctions, dont le Prix du Public des ZOOMS en 2014. Ses expositions sont pensées comme des promenades visuelles,
où le spectateur découvre un monde multiple et riche en surprises.
Pour lui, la photo de rue demande de se laisser surprendre et de voir dans la banalité quotidienne la possibilité d’une image forte. Son œuvre est à la fois un témoignage de la vie urbaine contemporaine et un hommage à l’humain dans toute sa diversité, rappelant qu’il suffit parfois de ralentir pour voir la beauté du monde.
Photographie d’auteur et écriture visuelle
Ces textes sont issus du magazine Positif, écrire avec la lumière, une revue numérique dédiée à la photographie d’auteur. Ils accompagnent des travaux de photographes contemporains et explorent la photographie de rue, le regard artistique, l’écriture photographique et le récit visuel. Ce contenu s’inscrit dans une démarche de photographie sensible et humaine, entre images et mots, développée par un photographe basé à Lille, dans les Hauts-de-France. Cette démarche a été initiée par Olivier Avez, créateur de Positif, écrire avec la lumière, à l’origine du magazine mais aussi de l’événement Positif, écrire avec la lumière, pensé comme un espace de rencontres entre images, textes et regards d’auteurs.
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