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Positif, écrire avec la lumière
Magazine photo indépendant | Numéro 4

Magazine de photographie contemporaine dédié aux regards d’auteurs

Positif, écrire avec la lumière est un magazine photo indépendant consacré à la photographie contemporaine. Chaque numéro met en lumière des photographes auteurs, des démarches singulières et des écritures visuelles sensibles, entre documentaire et création artistique.
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Cette page propose la version textuelle complète du numéro en cours du magazine Positif, écrire avec la lumière, destinée à la lecture et à l’indexation par les moteurs de recherche.

Sommaire

  • Page 3 | ÉDITO
  • Page 5 | LE REGARD DE...

  • PHOTOGRAPHES
  • Page 6 | Céline Domas
  • Page 12 | Étienne Deblock
  • Page 18 | Delphine Margau
  • Page 26 | Mélanie Carlu
  • Page 32 | Alexis Léchevin
  • Page 38 | Matthieu Botte
  • Page 44 | Thomas Lo Presti
  • Page 52 | Roger Schall par Catherine Raspail
  • Page 80 | Julien Paumelle
  • Page 96 | Jean-Baptiste Pellerin
  • Page 114 | Pascal Baudry
  • Page 132 | Laure Debrosse
  • Page 144 | Solveig Herrström
  • Page 158 | Raynald Vasseur
  • Page 174 | Charles Delcourt
  • Page 192 | Myriam Aadli
  • Page 208 | Romain Thiery

Astuce : cliquez sur un nom, puis utilisez “↑ Retour au sommaire” en fin de section.

Page 3 | ÉDITO | Positif, écrire avec la lumière

Avec ce quatrième numéro, Positif, écrire avec la lumière continue son chemin. Une continuité, oui, mais jamais une habitude. Chaque édition marque une étape, presque une nécessité, comme une confirmation silencieuse que ce projet a trouvé sa place.

Ce numéro s’est construit, comme les précédents, au fil des rencontres et des regards. Des sensibilités différentes, parfois éloignées, mais réunies par une même évidence : la photographie ne cherche pas à expliquer le monde, elle le révèle.

Il accueille également un dossier consacré à Roger Schall, écrit par Catherine Raspail. Son travail traverse le temps sans perdre de sa force. Derrière ces images, il y a eu une rencontre avec Cécile et Lucas, sa petite-fille et son arrière-petit-fils, qui font vivre cette mémoire avec une générosité sincère. Ce sont aussi ces moments-là qui donnent du sens à ce projet.

Au fil des numéros, Positif, écrire avec la lumière prend de plus en plus de place. Il trouve progressivement son équilibre, et continue d’avancer avec cette même volonté de départ : montrer la photographie dans toute sa diversité, sans la réduire ni la contraindre.

Des photographes aux parcours variés s’y croisent, et c’est précisément cette liberté qui en fait la richesse.

Je pourrais remercier celles et ceux qui m’accompagnent, et ils se reconnaîtront. Mais au fond, ce projet tient avant tout par les regards qui le traversent et par la confiance de ceux qui acceptent d’en faire partie.

Une nouvelle étape se prépare avec la création d’un espace en ligne, Instants Positifs, pensé comme un prolongement naturel : un lieu pour donner encore davantage la parole aux photographes, et laisser exister leurs regards sans détour.

Parce qu’au fond, il ne s’agit pas seulement de montrer. Il s’agit de laisser apparaître.

Olivier Avez

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Page 5 | LE REGARD DE...

Julien Paumelle, relier le vivant.

De la Chine à l’Afrique, de Paris à Lyon, il photographie ce qui relie. Corps, paysages, présences solitaires : tout semble en équilibre entre nature et construction. Dans ces espaces fragiles, le regard ralentit, s’ouvre et retrouve un lien simple, presque oublié, avec le monde.

Jean-Baptiste Pellerin, aller vers l’autre.

Dans la rue, il rencontre et photographie ceux qui acceptent de poser. Inconnus, passants, visages de tous horizons : chacun prend sa place, le temps d’un échange simple et sincère. Ses images parlent de regard, de confiance et de ce lien fragile qui nous unit.

Pascal Baudry, suivre le regard.

De l’argentique au panoramique, il photographie ce qui vient à lui. Villes, paysages, fragments de vie : tout passe par l’émotion du moment. Entre flou et mouvement, ses images laissent respirer le monde et invitent à regarder autrement, librement.

Laure Debrosse, paysages intérieurs.

De la ville aux friches, de la Russie au Nord, elle cherche la lumière dans ce qui reste en marge. Matières, rebuts, espaces abandonnés : tout devient forme, couleur, abstraction. Entre dehors et dedans, ses images ouvrent un espace libre, où le regard peut respirer.

Solveig Herrström, passages intimes.

Entre Suède et ailleurs, elle photographie des instants suspendus. Lumières douces, silhouettes, fragments du quotidien : tout glisse entre réel et imaginaire. Ses images racontent sans dire, laissent place à l’émotion et invitent à se perdre dans une poésie silencieuse.

Raynald Vasseur, errances nocturnes.

Sur la Côte d’Opale, il photographie la nuit qui transforme les paysages. Lumières, silences, lieux en mutation : tout devient fragile, presque suspendu. Entre observation et dérive, ses images révèlent une beauté discrète, simplement là.

Charles Delcourt, habiter le monde.

Il photographie des territoires où l’homme et son environnement coexistent. Sur l’île d’Eigg comme ailleurs, il observe des manières de vivre, des équilibres, des liens. Entre portraits et paysages, ses images donnent à voir des lieux habités, attentifs au temps et au vivant.

Myriam Aadli, la rencontre.

De Paris au monde, elle photographie celles et ceux qu’elle croise. Avant l’image, il y a le lien, le regard, un instant partagé. Dans cette attention à l’autre, ses photos naissent simplement, portées par la confiance, la présence et ce qui se donne.

Romain Thiery, pianos oubliés.

À travers le monde, il photographie des pianos abandonnés. Dans ces lieux désertés, l’instrument reste là, intact ou blessé, chargé de silence et de mémoire. Sans mise en scène, ses images révèlent une présence forte, entre musique et disparition.

LUMIÈRE SUR... Roger Schall, regards sur une époque.

De Paris aux routes d’Europe et d’ailleurs, il photographie son temps. Scènes de rue, mode, voyages, jusqu’à la traversée du Normandie, tout devient témoignage, saisi avec justesse et simplicité. Son regard capte le mouvement du monde, entre élégance, humanité et mémoire.

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Page 6 | Photographe |

CÉLINE DOMAS

Céline mène une réflexion poétique sur le monde qui l’entoure.Son expatriation aux USA en 2009 a marqué le début de son engagement photographique. L’écriture s’est construite au fil des voyages, de son quotidien et de ses questionnements.

« Comment s’approprier un territoire en fonction de son histoire ? » est une question qui revient souvent parce que, ici ou ailleurs, finalement, qu’importe.L’intime et le féminin sont au cœur de sa démarche et abordent les notions de silence et de solitude.

Sa photographie cherche à définir les contours d’un rêve capable de transcender l’ici-et-maintenant. Elle est un regard qui s’éloigne d’une réalité pour mieux en laisser transparaître sa poésie.

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Page 12 | Photographe |

ÉTIENNE DEBLOCK

Autodidacte, j’ai toujours pratiqué la photographie depuis ma jeunesse, une passion sans doute éveillée par l’exemple d’un oncle photographe. Depuis quelques années, c’est devenu l’une de mes activités privilégiées. Dans un esprit beaucoup plus tourné vers l’intention photographique, je me suis focalisé sur deux ou trois domaines :

• La photographie de rue, qui permet de saisir des situations inattendues et imprévisibles, des juxtapositions, parfois cocasses, des scènes où l’humain est le sujet central. Elle permet aussi de jouer sur les lumières et les ombres, les contrastes et les couleurs, pour faire ressortir le sujet dans son environnement urbain.

• L’architecture et ses formes modernes, offrant des angles de vue souvent très dynamiques et propices à des images graphiques et minimalistes.J’aime aussi associer la photographie de rue avec l’architecture, le ou les personnages étant alors en situation d’harmonie ou de décalage avec leur cadre de vie.

• Les lieux abandonnés, chargés d’histoire et de vécu, sont également un des domaines que j’aime explorer.

Membre de Streetphotography France, je participe à plusieurs collectifs d’artistes dans le nord. Je présente régulièrement une sélection de mon travail lors d’expositions collectives (une vingtaine depuis 2022).

Étienne Deblock

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Page 18 | Photographe |

DELPHINE MARGAU

Je ne parlais pas. Je regardais.
Je me souviens du manque de mots et du déferlement des images.
Je me souviens regarder de loin. Et voir.
Je me souviens du silence, et de l’émergence de la Présence.
Ça a dû commencer ainsi. Le regard comme un radar.

Pour tenter de saisir ce qui ne voulait pas se laisser voir. Les années ont passé. Le regard est resté. Il n’y a plus d’appareil photo. Mais un téléphone dans la poche. Les images s’entassent dans les chairs, sont le puzzle de la petite histoire. Peuvent-elles résonner avec la grande histoire ?

Photographier, et marcher, et s’arrêter. Parcourir les paysages et les visages. Photographier, et creuser des tombeaux, déterrer des secrets, chercher les présences dans l’absence. Photographier, et plonger dans l’ombre pour y trouver la lumière. Comme un chemin en soi, voir que la lumière n’efface pas l’ombre, que l’ombre n’efface pas la lumière. Mais que la lumière ne négocie pas avec l’ombre. Photographier, et écrire en ombres et lumières. Quand les mots font silence, et que l’image se fait entendre. Raconter une histoire. Pas toujours celle que l’on croit.

Des terres du Gard aux terres scandinaves, terres mystérieuses et sauvages, du creux des forêts au creux de l’enfance, de la lune à la terre, sous la pluie et dans le vent, d’une main à un regard, de la jeune fille à la femme, d’une fêlure à un sourire, de la mort et de la vie, de ces chuchotements, de ces grincements, que savons-nous de l’histoire que nous recevons, de celle que nous racontons, réelle ou imaginaire, passée ou présente ou future, que savons-nous.Photographier, laisser se raconter. Et se taire...

Delphine Margau

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Page 26 | Photographe |

MÉLANIE CARLU

« Installée à Lille, assistante maternelle de profession, maman de deux jeunes femmes exceptionnelles, photographe amateure et passionnée, j’aime garder la trace des petits riens du quotidien : un sourire, une larme, un regard, un geste, une première fois, une lumière… Saisir l’émotion, la garder comme un souvenir précieux… et aussi la partager…

Avant, après ces longues et souvent joyeuses journées, j’apprécie les longues balades, à pied, à vélo… les moments de solitude et de calme des jours de pluie, des soirs et des levers de soleil. Et j’ai naturellement commencé à photographier ces instants-là, aussi, ceux qui m’apaisent ou me font vibrer, que ce soit chez moi, en ville, au lac tout près de la maison, en vacances, ou dans les endroits qui me sont chers…

Fives Cail, c’est mon voisin, mon quotidien, ce mastodonte de métal avec lequel je cohabite depuis des années… Aujourd’hui, en pleine métamorphose, ces grandes halles désertes reprennent vie. L’ancienne usine se transforme en un théâtre d’ombres, de lumières et de passages. J’aime cet équilibre fragile entre mémoire industrielle et avenir vibrant. Je m’attache à garder une trace de cette transition… pour se souvenir et transmettre un petit bout de cette histoire, avec mon regard et ma sensibilité. »

Mélanie Carlu

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Page 32 | Photographe |

ALEXIS LÉCHEVIN

Il y a toujours eu de ma part une fascination à réaliser des images. Capter l’instant, montrer, en partie, ce qui n’était peut-être pas vu. Essayer de saisir la beauté qui se présente de manière fugace.

Henry David Thoreau disait : « Ce n’est pas ce que vous regardez qui compte, c’est ce que vous voyez. »

La photo ouvre à cela. Un boîtier à la main ou parfois sans, laisser le regard s’imprégner du moment et se laisser embarquer par une lumière, une silhouette, un geste, un détail…

Regarder et voir.
Originaire de Lille, mon parcours, aussi bien à l’ESAAT qu’en histoire de l’art puis en tant que directeur artistique, a renforcé cette sensibilité à l’image et je continue au quotidien d’apprendre à voir et d’essayer de traduire via le cadre d’une image l’émotion perçue.

Je vous propose deux séries, la première, sur un principe de diptyque, présente une association graphique et colorée de photographies prises lors d’un séjour à Cape Town, la seconde est une approche entre ombre et lumière de silhouettes qui se découpent sur des fonds minimalistes.

Alexis Léchevin

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Page 38 | Photographe de presse |

MATTHIEU BOTTE

Je suis un enfant du bassin minier, né en 1977. La première fois que j’ai eu un reflex en main, je devais avoir 13 ou 14 ans. Mon père m’avait confié la charge des photos de vacances. Je ne lui ai jamais rendu l’appareil. J’étais mordu. J’ai passé de longues journées dans le labo photo noir et blanc du club photo de la Française de mécanique. Le nez dans les magazines spécialisés, je m’imaginais intégrer un jour l’agence Vandystadt de photographes de sport, fermée depuis.

Alors que j’étais étudiant en géographie, j’ai frappé à la porte de La Voix du Nord avec un book photo sous le bras et une idée derrière la tête. On m’a mis à l’essai, mais comme rédacteur. Après quinze ans de rédaction, j’ai quitté ce poste en 2018 quand l’opportunité s’est présentée d’intégrer l’équipe de photojournalistes de La Voix du Nord. Depuis, je réalise chaque jour la chance que j’ai de gagner ma vie en faisant des photos. J’ai eu le privilège de couvrir les JO de Paris 2024, l’expérience la plus marquante et la plus enthousiasmante de ma carrière.

Quant au quotidien, il est fait de reportages très variés : de la manif au portrait, en passant par les compétitions sportives, les concerts ou les visites d’entreprises. Autant d’occasions d’adapter les pratiques et les angles de vue, avec toujours la quête de l’instant décisif.

Matthieu Botte

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Page 44 | Photographe de presse |

THOMAS LO PRESTI

« Ma personnalité ne peut que correspondre à ce métier passionnant qu’est la photographie de presse. J’ai toujours eu des difficultés avec l’encadrement scolaire, la routine et l’autorité. Exclu à de nombreuses reprises de plusieurs établissements, mon avenir ne s’annonçait pas radieux. Quelques profs s’en rappellent sûrement…

Ce qui m’a sauvé : des parents soucieux de mon avenir et un père photographe de presse. Quand l’heure du lycée est arrivée, il fallait choisir une orientation. Malheureusement, je n’avais pas beaucoup de choix au vu de mes résultats catastrophiques. Mais mes parents entendent parler d’un CAP Photo à Cambrai. J’ai tenté l’expérience. Malgré le fait que je sois dissipé, j’apprends et renforce les codes de la photo. La passion se crée au fil du temps. Et quand vient le temps des stages, je me révèle aussitôt.

Eh oui, c’est enfin là que je trouve des portes ouvertes et que je fais mes premiers pas à la Voix du Nord. D’abord, en tant que stagiaire puis correspondant local de presse et enfin en contrat. À la Voix du Nord, j’ai eu la chance de travailler avec de nombreux photographes qui m’ont apporté leurs conseils et leur soutien indéfectible. Presque une seconde famille. J’y progresse en m’inspirant de chacun.

Dans le reportage, c’est la diversité des sujets que j’adore mais surtout les mouvements sociaux. Les « vrais gens » qui se battent pour leurs convictions.

Aujourd’hui, la photographie me passionne toujours autant. J’aime me cacher derrière mes optiques et immortaliser timidement toutes sortes de scènes qui s’offrent à moi. »

Thomas Lo Presti

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Page 52 | LUMIÈRE SUR… |

ROGER SCHALL, une nouvelle vision. Par CATHERINE RASPAIL

Enfant, Roger Schall regarde le monde à travers les petits trous qu’il perce dans des boîtes d’allumettes.

Est-ce la genèse de ses cadrages décentrés ?
Roger voit le jour à Nancy au tout début du XXe siècle, en 1904. Son père, Émile, photographe, use de la chambre et du collodion dès 1900. Spécialiste du portrait et des photos de groupe, il emmène toute sa famille chaque été aux Sables-d’Olonne. Sa tente de plage, Photo chic, devient la coqueluche d’une toute nouvelle catégorie de vacanciers. Roger observe. Il est initié par son père sur un Folding 13x18, puis il apprend à tirer des agrandissements et pratique enfin la retouche au pinceau.

L’art avant tout
Avant la photographie, il y a le dessin et la peinture. Dès 1911, Roger fréquente les cours du soir. Cette passion, qu’il exercera pleinement tout au long de sa vie et spécialement en 1970, lorsqu’il cesse la photographie, lui fera affirmer : « Je pense que l’on ne peut pas être un bon photographe sans être un bon dessinateur. »

Cet amour de l’art, de tous les arts, modèlera le style de cette figure majeure du mouvement que l’on appellera La Nouvelle Vision.

Porté par l’esthétique dépouillée, par les lignes construites, sobres et rationnelles du Bauhaus, Roger Schall s’écarte de la vision physiologique, délaisse les plans larges et frontaux et expérimente les obliques et les contre-plongées.

Chez Schall, l’art est partout. Est-ce sa propension à l’humour, sa non-conformité ou son regard décalé qui le portent à produire ces images surréalistes, voire dadaïstes ? On pense à ces mains déposées sur le sol de la série Chiromancie qui supplient ou discutent entre elles, à Moustache, héros en papier découpé de la publicité pour le parfum Rochas, au portrait surréaliste du chirurgien sous le scialytique ou encore à ces bottes de cocher avec leur embauchoir, posées sur le pavé, près de la roue du coche. Ici, le manège de la fête foraine pris en contre-plongée évoque les Kinetic Construction de Moholy-Nagy. Là, les chevaux captés en plein galop convoquent les arabesques de La Danse de Matisse.

Les Diabolic, le rythme, le Leica
Et puis il y eut le swing.
C’est au sein du Diabolic Jazz que le jeune Roger, batteur, expérimente la structure du temps. Son trio migre toutes les fins de semaine en bord de Marne et anime les bals du Petit Robinson à Joinville-Le-Pont.

La rythmique est claire : la première croche s’étire quand la seconde est marquée. C’est cette batterie, revendue, qui lui permettra d’acheter, dès 1929, son Leica. Une première en France. La liberté a la saveur du renoncement ; plus de sessions de jazz avec les Diabolic, une tirelire vidée de son contenu mais l’accès direct à la modernité. « C’était une révolution, il suffisait de charger l’appareil avec un film de cinéma. La photo pouvait enfin sortir dans la rue et c’est ce que j’ai fait. », déclare le photographe. Délaissant le portrait ou la photo de groupe paternels, il se balade dans Paris jour et nuit et cède à une fringale irrésistible : photographier les rues, les quais, les marchés, « observant la lumière changeante sur les arbres et les maisons, et le passage des grands chevaux lents sur le boulevard. » 1

Comment peut-il imaginer que ce violent désir de capturer l’architecture des ombres et des lumières peut s’incarner dans une carrière professionnelle ? C’est pourtant ce qui lui arrive. Un de ses amis photograveur, convaincu par la photo de Roger, fait des agrandissements et les porte à la revue Paris Magazine. Une dizaine de photos sont publiées, au grand étonnement du jeune auteur de 28 ans. Et tout s’enchaîne.

Schall se distingue immédiatement des autres photographes. Il ressent et capte la matière, les éléments, « l’effet de soleil sur le pavé humide », « l’effet d’eau d’une fontaine ».2 Plus tard, ce seront les vagues se retirant sur le sable, le vent, le flou, la vitesse de la loco sur les rails.

Les premiers clichés pris au Leica pourraient le faire basculer du côté de la photographie appelée plus tard Humaniste. Enfants, ouvriers, artisans, fêtes foraines, marchés…, « Avec les pêcheurs et la vie sur le fleuve, les belles péniches et leurs mariniers, (…), les remorqueurs avec leurs cheminées qui se rabattaient d’avant en arrière au passage des ponts, tirant tout un train de péniches. »3 La poésie de Roger Schall se déclame, « les pieds sur terre, moins enfantine et plus adulte » que celle des Doisneau ou Boubat arrivés plus tard, avance le tireur exclusif de Schall, Thomas Consani.

Cette modernité se glisse indubitablement jusque dans l’organisation du travail. En 1931, Roger et son frère Raymond ouvrent le Studio Schall Frères au pied de Montmartre. Bien avant les agences Rapho (1933) ou Magnum (1947), le studio Schall emploie jusqu’à 14 salariés, laborantins, tireurs, éclairagistes, assistants de production, apprentis. Il permet à Roger d’être publié dans plus de 200 magazines en Europe et aux États-Unis.

Reproduire le mouvement
Et puis il y eut le cinéma, l’image animée. L’usage magistral de l’espace, la mise en scène et le rythme interne, le calcul acrobatique et la fragilité humaine d’un Buster Keaton séduit immédiatement Roger.Un autre roi du muet le fascine : le pitre, le vagabond généreux, Charlie Chaplin, l’ingénieux qui représente le son du claquement de portière d’une Limousine par un panoramique aller-retour. Une étonnante gémellité, une proximité non feinte unissent Charlot, réalisateur et Schall surnommé Papillon, photographe : les clichés des machines du paquebot Normandie évoquent celles du film Les Temps Modernes (1936), celui du salut d’Hitler en contre-plongée (Congrès de Nuremberg, 1938) rappelle la figure du Dictateur, film sorti en 1940.

La forme, la géométrie, la construction
La forme l’intéresse tout autant que le fond : preuve en est, sa collection de Gerbrauschgraphik, revue internationale de graphisme, de typographie et de publicité, ou son cliché du lettrage NORMANDIE sur le flanc du paquebot.

Le vide, (les ciels couvrant 95 % de la surface de la photo), le plein, (les parapluies saisis en plongée à Longchamp, le Rassemblement populaire du 14 juillet 1935, les Gitans), les lignes verticales ou horizontales, la géométrie, (les enseignes lumineuses) et les points de fuite décentrés, le goût de l’architecture (le Palais de Chaillot) qui met en ordre les formes, la force rutilante des volumes des machines ou des usines “à la Fernand Léger” signent la photo de Schall.

Il construit au débotté. L’instant capté par la géométrie de l’œil est désormais pérenne. Schall ose. Précurseur, visionnaire, il ose les décadrages cadrés, calculés en 24x36 au Leica. En 6x6, il ose les contre-plongées, s’attarde sur des détails, coupe les bras ou la tête des nus. À contre-courant, guidé par sa curiosité, son appétit débordant, il ose surprendre et multiplie les sujets. Vie rurale, vie mondaine, mode, des courses d’Ascot aux gitans des Saintes-Maries, de la scène et des plateaux de cinéma au chantier du Normandie, des concours d’élégance de Deauville à l’expo surréaliste de Paris, des miroirs de Saint-Gobain au Congrès de Nuremberg, quel domaine le photographe n’aura pas couvert ?

Il n’illustre jamais. Il se mesure à tous ses sujets, s’essayant, se testant. Ce choix, ni véritable éclectisme, ni dispersion est une prise de risque considérable tant vis-à-vis de ses commanditaires, ses éditeurs, que de son public.

Presque 30 ans avant Frank Horvat, il “décadre” la photographie de mode. Dans ses reportages pour Vogue, il fait sortir les mannequins dans la rue, à Paris, à la montagne : dehors !

« Les chapeaux et les manteaux, dehors, que les robes de soirée en studio ! »
Du jamais vu, jamais imaginé.

Du Vel’d’Hiv’ au Ritz en passant par Berlin
Chez Schall, il y a aussi, bien sûr, l’opacité humide de la nuit, que l’on percevra bien plus tard dans les mots de Modiano. Mais il y a aussi le rire et la complicité, la camaraderie avec les artistes, le goût pour les courses du Vel’ d’Hiv’ ou les matchs avec Cerdan pleine page ; et puis la traversée du Normandie jusqu’à New York avec Cendrars, copain de chambrée. Et l’on relit Hemingway dans Paris est une fête : « Le vélodrome d’Hiver, dans la lumière fumeuse de l’après-midi, et les pistes de bois très relevées et le crissement des pneus sur le bois (...). »4

Ou bien : « Mais le seul poète que j’y rencontrais jamais fut Blaise Cendrars, avec son visage écrasé de boxeur et sa manche vide retenue par une épingle, roulant une cigarette avec la main qui lui restait . »

De la photo ou du récit, qui convoque le mieux l’image ?
À l’automne 1936, il documente la fête donnée en l’honneur de la sortie du livre The Artistry of Mixing Drinks du barman du Ritz, Frank Meier : « le duc de Windsor, Joséphine Baker, Gabrielle Chanel, Sacha Guitry, Jean Cocteau, Serge Lifar, Arletty, Hemingway (…) les noces de l’aristocratie et de la bohème (…), le photographe Roger Schall s’est pointé avec son Rolleiflex (…). »5 Et c’est aussi en 1936 qu’il fera ces portraits déroutants de Göering, un lionceau dans les bras (« Je suis un homme de la Renaissance »)6 et de Goebbels, reflet à la fois du portrait du Führer qui le surplombe et de sa propre image qui le regarde sur la table en verre.

Envoyé par Match en 1938, il reviendra avec de saisissantes images du Congrès de Nuremberg où lumières et architecture produisent l’effet d’un pouvoir déjà écrasant et effrayant sur les foules d’alors et sur les spectateurs de 2026 que nous sommes. En 1939, LIFE lui commandera un reportage sur la vie quotidienne d’une famille nationale-socialiste à Berlin. Regards glaçants saisis autour de la table, sous-titres inutiles.

Regarder la mode autrement
Mais Schall photographe, c’est aussi Schall ami des couturiers. Saisir l’élégance dans la bonne humeur. Refuser les poses hiératiques et même glisser une dose d’humour dans ses shootings en extérieur. Rien de guindé, de bridé ; travailler avec rigueur, discipline mais aussi avec charme et « don de vie ».

La vie s’installe à l’intérieur même des images comme sur les photos de la Libération de Paris où les sourires immenses éclairent le noir et blanc, où le jazz pulse intensément.

Après 1946, Roger Schall poursuit ses collaborations avec la Haute-Couture (Hermès, Jeanne Lanvin, Jacques Fath) et avec la presse féminine (Marie-Claire, Elle). Il exercera son métier jusqu’en 1970, partagé entre son studio de Montmartre où il réalisera des photos publicitaires pour de grandes marques, et des reportages, de Longchamp à l’Algérie, d’Ascot au Creusot.

Schall, une modernité à redécouvrir
Quelle pourrait être la signature de ce photographe dont l’œuvre a été hélas oubliée, à la vision pourtant extrêmement moderne, voire contemporaine ?

Parmi toutes ses formes d’écriture, on pourrait relever ces patterns qu’il a aimé accumuler comme dans ce mur de tonneaux, ces culs de bouteilles abstraits à force de répétition, ces poissons investissant tout l’espace de l’image, cette vitrine de couteaux, ces crochets Duchampiens ou cette étendue de pavés de lumière d’un plafond Art Déco.

Aujourd’hui, c’est grâce à Schall Collection créée par Cécile, petite-fille de Roger, et son fils Lucas que nous allons pouvoir redécouvrir l’œuvre prolifique de ce grand photographe, « Leica ou Rolleiflex, 24x36, l’œil de l’œil, ou 6x6, l’œil du viseur sur le cœur. »7

SCHALL COLLECTION, « How is business ? »8

Le photographe Roger Schall laisse derrière lui un fonds de 80 000 photo-graphies qu’il avait pris soin de classer et de référencer de son vivant. La collection Schall est le reflet du travail de commandes et du travail personnel de Roger : reportages d’avant-guerre pris au Leica puis au Rolleiflex, la mode, le luxe, le nu, les portraits de personnalités, les grands évènements. Sont inclus les photographies réalisées durant l’Occupation puis à la Libération de Paris, mais aussi les reportages industriels (avant et après-guerre), la photographie publicitaire faite en studio et bien sûr les photos de famille et les plaques de verre d’Émile Schall.

En 2004, la petite-fille du photographe, Cécile Schall, accède à l’œuvre de son grand-père. Elle commence alors un travail d’archivage et répertorie le fonds durant deux ans dans des bases de données : la revue Gerbrauchsgraphik International Advertising Art disait de lui : « Roger organisera toujours avec perfection le travail intérieur du studio, même jusqu’à la collection des négatifs ».

Roger Schall a parcouru le monde à une époque où voyager était plus ardu qu’aujourd’hui ; il a couvert nombre d’évènements et côtoyé les grands de ce monde, conservant ainsi les traces et la mémoire de notre planète durant un demi-siècle. De la sorte, sa photographie entre dans l’Histoire par la grande porte : « Témoignage qui montre que la photographie peut suffire à l’Histoire », « éblouissement .»9

Des référents du monde de la photographie confirment l’importance et la qualité du travail de Schall.

Quelques expositions comme Paris vu par Roger Schall ou Voyage inaugural du Normandie au Havre et des publications voient alors le jour, rendant hommage à « Schall, le plus universel de tous, le Balzac d’une société qui ne mérite pas sa comédie humaine . »10

En 2023, épaulée par son fils Lucas, Cécile crée Schall Collection afin de conserver, diffuser et promouvoir l’œuvre du photographe, mais aussi de partager ce fonds d’une grande richesse, à la fois artistique et historique, avec les chercheurs, les historiens, les conservateurs, les éditeurs, les producteurs et les marques de luxe.

S’ouvre alors un chantier considérable de numérisation des 4 000 planches contacts et des 4 000 pages de publications. Afin d’accompagner Cécile et Lucas dans un editing collectif, un comité scientifique est monté. Sur les 80 000 photographies qui se confondent avec le siècle que Roger Schall a peint et traversé, 5 000 ont été sélectionnées.Elles constituent le fonds à partir duquel peuvent s’envisager des expositions, publier des ouvrages et sortir de l’oubli l’œuvre du grand photographe.

Schall Collection cultive la rareté. Sur les 80 000 images, 500 ont déjà été tirées pour des musées ou des collectionneurs. Ce sont des tirages argentiques à partir de négatifs originaux en édition ultra-limitée.L’estate de Roger Schall vit grâce à la vente de tirages argentiques et à celle des droits de reproduction et de représentation.

Celui qui cherchait à saisir complètement le monde à travers son objectif sans opérer aucune retouche, séduit encore et toujours par la modernité de son regard, par son travail des volumes et de la lumière, par sa discrétion et son amour de l’élégance.

Roger Schall a su capturer le temps, la vitesse, le grain de la peau, le cocasse ou le tragique de la vie, la plasticité des machines et des objets, la composition instantanée, la force des contrastes, rendant sa photo-graphie unique et vivante.

Faire connaître la photographie de Roger Schall auprès du plus grand nombre à travers une grande rétrospective, est dorénavant le prochain objectif à atteindre. Ce serait pour notre plus grand plaisir.

Catherine Raspail

A noter : l’exposition qui ouvre à Saint-Nazaire dans le cadre du bicentenaire de la photographie (juillet 2026-septembre 2027) : Normandie, dans l’œil des photographes, des chantiers navals et de Roger Schall et l’exposition permanente de 135 photos à bord du navire d’exception Corinthian lancé par Orient-Express, qui part en mer le 2 mai 2026.

  1. Paris est une fête, Ernest Hemingway, p.107, édition Gallimard
  2. Notes manuscrites sur des documents de Roger Schall
  3. Paris est une fête, E. Hemingway, p.66, édition Gallimard
  4. Paris est une fête, E. Hemingway, p.84, éditions Gallimard
  5. Le Barman du Ritz, Philippe Collin, p.40, éditions Albin Michel
  6. Le Barman du Ritz, Philippe Collin, p.93, éditions Albin Michel
  7. Roger Thérond, catalogue du Salon d’Automne, Grand Palais, 1982
  8. Éditorial LIFE, 1937, citation de la seule expression connue de Roger Schall en anglais
  9. Roger Thérond (DG Paris Match 1976-1999), catalogue Salon d’Automne, Grand Palais, 1982
  10. Jacques Guenne, Art Vivant, 1936

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Page 80 | LE REGARD DE… |

JULIEN PAUMELLE

Né à Bruxelles, Julien Paumelle y apprend le flamand mais l’oublie quand, à 8 ans, il déménage avec sa famille vers Paris. Il voyage beaucoup, notamment en Afrique centrale et de l’Ouest car son père y est acheteur de bois. Il étudie la géographie à Rennes, la communication à Paris puis part une année à Belfast en tant que volontaire dans une ONG environnementale.

À cette période, il se forme à la vidéo en autodidacte, filme les communautés protestantes tout en montant un film tourné en Afrique. En 2005, il part en Chine réaliser Shi Min, regard sur les grandes villes chinoises qui se resserre en entonnoir en partant d’un flux pour aboutir à l’individu, premier d’une série de documentaires expérimentaux en collaboration avec des compositeurs de musique. Suivent Insectes et Altération, où il pénètre en macroscopie dans le monde des insectes et le cycle de l’eau ; puis L’Âme de la Forêt, immersion sensorielle et voyage initiatique dans la forêt gabonaise constitué de symboles inspirés des cultures chamaniques.

Ses films sont projetés notamment au cinéma le Saint-Germain, aux siestes acousmatiques de la Villette, à la Nuit des Musées et plusieurs fois au Muséum d’Histoire Naturelle. En parallèle, il réalise des films de commande pour des institutions et des entreprises dans les domaines de l’écologie, les vins et spiritueux, puis pour toutes sortes de clients.

Vers 2015, il s’ouvre à la photographie de rue, de portraits et de paysages à Paris, à Lyon où il vit depuis 2020, au Pays-Basque et en Normandie d’où sa famille est originaire, ou plus loin, en Islande, Italie, Espagne, Inde, Thaïlande, au Portugal, au Pérou et au Kenya pour des reportages de commande ou des séries personnelles telles que Kenyan Roadside, Trottoirs Solitaires, Ce Paysage en Moi et sa dernière encore en cours : Terrains Vagues : briser les digues de l’emprise.

En 2025, il est choisi pour réaliser la campagne publicitaire sur dix décors de la société de transports de la Métropole de Lyon, Sytral.

Alors que l’homme se pense extérieur au monde, Julien invite à percevoir et faire sentir l’énergie intangible qui circule entre les êtres et l’univers et les unit dans un même souffle. Cette fiction d’une humanité séparée de la nature, ce filtre culturel agit comme un voile posé devant nos yeux qui prédomine notre manière de voir. Elle façonne nos critères et détermine ce que nous jugeons beau ou laid, utile ou inutile, désirable ou menaçant. Une herbe devient « mauvaise », un terrain vague est perçu comme vide et misérable, l’autre comme étranger, voire ennemi.

La ville et l’architecture, leurs lignes droites et maîtrisées, incarnent l’emprise anthropique, le désir de contrôle et de domination. Elle s’oppose à la sensualité de la nature, à ses courbes, à sa croissance imprévisible, au lâcher-prise du sauvage. Cette tension visuelle qui parcourt son œuvre illustre ce tiraillement contemporain et questionne la manière dont l’homme habite le monde.

Ses paysages sont traversés par des corps ou sous le regard de portraits d’êtres souvent seuls et féminins. La solitude y intensifie la présence, elle est un espace d’attention en retrait d’où peut se ressentir l’intimité profonde entre le corps et l’univers. Le féminin y est vecteur de réceptivité, puissance douce poreuse à la réconciliation entre l’âme et le monde et alternative au paradigme de domination. Son travail ne cherche pas à dénoncer, mais à ralentir et faire éprouver. Il ouvre une brèche pour consentir à l’appartenance. Photographier devient alors acte de soin et de reliance.

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Page 96 | LE REGARD DE… |

JEAN-BAPTISTE PELLERIN

Quand j’étais adolescent, rien ne me passionnait plus que m’amuser dans la rue et faire le pitre. Un jour, mon père, un peu inquiet, me demande : « Mais enfin Jean-Baptiste, qu’est-ce qui t’intéresse vraiment ? - Heu… - Tu avais fait des photos en voyage ? Ça t’intéresse la photo ? - Heu.. Oui…  »

Je répondais un peu pour mettre fin à cette discussion embarrassante, mais un mois plus tard, il revenait avec un boîtier Pentax et un jeu d’optiques qu’il avait rachetés à un de ses amis photographes. C’était un vrai appareil photo, chromé, un peu usé, comme dans les films. Avec ça, j’aurais du succès avec les filles !

Il y avait chez moi un magazine dans lequel des photos de Robert Doisneau étaient accompagnées d’un poème de son ami Prévert. Touché par l’humanisme des photos et du texte, j’ai enclenché une pellicule noir et blanc et je suis descendu dans les rues de Paris. Recherchant la spontanéité des images de Doisneau, j’ai photographié les gens à leur insu.

Depuis, d’autres inspirations m’ont amené à me passionner pour la couleur et à voyager à travers le monde, mais je ne me suis jamais lassé de photographier ma ville.

En 2014, je change radicalement de style, passant de la « photo volée » à la photo posée. La bascule se fait lors d’une expérience très intense dans un camp de réfugiés installé près de chez moi. Pendant six mois, je photographie les réfugiés, tels qu’ils ont envie de se montrer, le plus souvent en pied, pour qu’on voit leurs chaussures ! Faire de belles photos dans ces conditions n’est pas simple pour moi, mais le résultat se révèle surprenant de force et de vérité.

Ce qui avait été une contrainte devient ma signature lorsqu’à la fermeture du camp, je commence à faire poser les passants.

Proposer aux inconnus de les prendre en photo n’est pas facile car malgré mon sourire, j’essuie de nombreux refus qui me frustrent et cassent mon élan. Mais, les années passant, je me renforce, apprenant à ne retenir que les moments de partage. En même temps, mon style s’affirme ; je prends confiance en moi et je deviens plus audacieux. Je n’hésite plus alors à faire participer mes sujets et à les déplacer devant un décor.

Dans les premiers temps, je ne me suis pas trop posé de questions sur ce que j’allais faire de ces photos, je me promenais et photographiais les gens de manière instinctive.

Puis petit à petit, j’ai réalisé que j’étais en train de documenter une époque. Tout le monde était représenté ; tous les âges, toutes origines et classes sociales. J’ai décidé alors de faire de cette diversité la ligne directrice de mon projet. Et j’ai appris progressivement à mettre de côté mes préjugés afin d’aborder et de photographier tout le monde de la même manière.

Quand la personne accepte de poser pour moi, comme je le faisais avec les réfugiés, nous faisons la photo ensemble. Je cherche par mon sourire et ma bonne humeur à mettre mon modèle suffisamment en confiance pour susciter le naturel de la pose. De cette confiance, peut naître alors un moment de grâce qui fera une bonne photo.

Aujourd’hui, je réalise à quel point je suis nourri par toutes ces rencontres et par tant de générosité.

Si ce travail me fait autant de bien, il pourrait aussi en faire à celui qui le regarde. Et dans une période où l’on construit plus facilement des murs que des ponts, mes photos peuvent peut-être aider les gens à se regarder sans jugement, tout simplement comme des êtres humains.

Influences
Issu d’une famille d’artistes, j’ai grandi entouré des tableaux et des sculptures de mon grand-père et de mon oncle. Plus tard, de Robert Doisneau à Steve McCurry, en passant par Richard Avedon, de nombreux photographes m’ont influencé. La bande dessinée et le cinéma ont également été d’une grande inspiration dans cette série de portraits de rue. C’est assez récemment que j’ai réalisé à quel point il y avait des références à Tintin dans le choix de mes personnages. Quant au cinéma, il a été sûrement ma plus grande source d’inspiration dans ces photos où mes personnages deviennent des acteurs, qui jouent leur propre rôle en décor naturel.

Backtothestreet, ou rendre à la rue ce que je lui ai pris.
En 2014 après avoir regardé le vrai/faux documentaire de Banksy « Faites le mur », c’est le déclic ! Je décide de coller mes photos dans la rue, sous le nom de Backtothestreet et selon le concept de rendre mes photos à la rue (des tirages au format cartes postales scellées entre un carreau de céramique et une plaque de verre).

En utilisant la plus grande et la plus populaire des galeries : la Rue, je tente de redonner plus de visibilité sur le monde qui nous entoure. « Mieux vivre ensemble c’est peut-être d’abord prendre le temps de regarder l’Autre ».

Depuis, j’ai collé des milliers de plaques dans des grandes capitales comme Paris, à New York, Londres, Berlin, Rio…mais aussi à Marseille, Arles, Guétary, Saint-Sauveur…

Signatures
Quand mon éditeur m’a dit qu’il fallait une autorisation pour chacun de mes modèles, j’ai failli renoncer au projet ; comment retrouver toutes ces personnes photographiées depuis 10 ans ? Par chance, j’avais conservé pas mal de contacts pour avoir toujours donné en retour leur photo à mes modèles. J’ai donc décidé de me lancer dans cette aventure qui s’est révélée passionnante.

Pendant trois mois, j’ai concentré toute mon énergie à cette quête et j’ai, contre toutes attentes, réussi à réunir plus d’autorisations qu’il ne m’en fallait. Un jour, je prenais un café avec un prêtre, le lendemain, avec un ramoneur, puis un travesti, une infirmière, un sans-abri, une voyante, un horloger, etc…

Chacun d’entre eux se souvenait parfaitement de notre rencontre qui n’avait pourtant rarement duré plus de deux ou trois minutes et remontait à plusieurs années. En nous retrouvant, souvent en terrasses de café, nous avions étonnamment l’impression de déjà bien nous connaître. Entre nous, il y avait cette photo qui avait déjà sa propre histoire.

Jean-Baptiste Pellerin

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Page 114 | LE REGARD DE… |

PASCAL BAUDRY

Son grand-père, puis son père ont regardé le monde à travers l’objectif d’un appareil photo. Lorsqu’ils poussaient la porte de leurs labos amateurs, l’enfant s’y glissait. Attiré par la poésie de la chimie, Pascal assistait, émerveillé, au plongeon de la feuille blanche dans le bain révélateur.

Ce pur autodidacte comprend vite qu’« un bon œil est une façon d’expliquer les choses ». Formé à Paris en école de commerce, son talent de photographe est vite remarqué. Ses débuts, Pascal Baudry les fait en 1984 avec Gamma qui l’encourage. Il part au Vietnam pour raison familiale et revient avec, dans sa valise, nombre de clichés. Dès lors, il sera photojournaliste avec un intérêt marqué pour les pays qui ont fait leur révolution : Bolivie, Chiapas, Cuba, Pérou, Pologne… Voyager, observer comment ces courants de pensée se sont traduits dans la matérialité. Plus tard, pendant un an, Pascal sera responsable corporate chez Magnum. Sans être enthousiasmante, l’expérience sera enrichissante.

Puis, faisant suite au désir de témoigner à travers son travail de photo-journaliste, il est l’heure pour lui d’expérimenter la photo comme photographe auteur. Autre regard posé sur le monde, autre langage pour révéler l’émotion de ce qui naît sous nos yeux. Il parcourt alors les trottoirs des villes, les champs, le sable et la neige, Leica autour du cou.

Aujourd’hui, Pascal Baudry s’exprime à travers le Widelux. À la manière d’un Louis Stettner, l’essentiel pour lui est de se laisser émouvoir, guider par la réalité qui vient, sans intention, uniquement gouverné par son œil. Et nous en faire cadeau.

Le Widelux, appareil panoramique, lui permet cela : s’éloigner de la pseudo-perfection du numérique ; Pascal revendique haut et fort l’amour de l’argentique.

Il opte pour le flou. Celui qui rend compte de la vie telle qu’elle est. Cette respiration, toute de vibrations, insuffle une âme à sa photographie. Sensible aux va-et-vient du monde qu’il aspire ou repousse, Pascal nous livre des haïku, offrant aux spectateurs la possibilité d’errer à l’intérieur de l’image, d’être saisis par l’émotion qui les gagne.

Le Widelux engendre un changement de format : pour le photographe comme pour le regardeur, la vision du biotope s’élargit.

Sans se laisser engloutir par le monde, Pascal Baudry va à sa rencontre ; il le laisse pénétrer doucement dans son objectif. C’est l’expansion de ces émotions visuelles et leur acceptation que nous découvrons dans cette série.

Véritable écriture photographique, c’est une signature tout à la fois singulière et universelle.

Pascal aime à partager ses talents. Il transmet sans relâche l’amour du grain et des sels d’argent à de jeunes photographes, il développe les films de nombreux photographes, ainsi que leurs tirages pour certains. Son laboratoire est ouvert à tous.

Guidé par les mots du poète Pablo Neruda, Pascal Baudry tient la routine et les certitudes à distance. Sur les chemins toujours renouvelés du voyage, bercé par les sons de la vie, il poursuit son rêve, à la rencontre de l’Autre, cultivant le doute et les émotions qui font battre son cœur.

Et écrire avec la lumière.

Catherine Raspail

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Page 132 | LE REGARD DE… |

LAURE DEBROSSE

Enfant, je photographiais les angles les plus compliqués de ma maison (moderne pour l’époque), juste pour la force de leur abstraction. Elle était perchée sur le toit de mon monde à 37 m d’altitude sur une dite « Montagne » du Nord de la France… 37 m de haut, sur un pays tout plat, cela m’a donné à poser loin mes yeux, et à rêver aussi.

Puis j’ai zoomé sur la ville… Je suis allée y chercher le rebut des zones sombres pour le pouvoir simple d’y apporter la lumière. J’ai commencé à Roubaix, j’ai continué un peu partout. (zones entre deux mondes, casses de voitures, prisons, friches...) J’avais besoin d’extraire l’ordre et la géométrie depuis le chaos, les strates visuelles colorées du passé ou la matière intrinsèque de ce qui caractérise un lieu.

En Russie où j’ai vécu 4 ans, j’ai parcouru des friches industrielles et militaires totalement invraisemblables, escaladé des murs et des cheminées d’usine la nuit, photographié les portraits de Staline ou des partitions de musique sur des pianos de salles de bal abandonnées… Et puis la nature extrêmement puissante de Sibérie m’a finalement saisie (au point d’avoir failli m’emporter au fond du lac Baïkal). La photographier m’est devenue, comme jamais, nécessité : respiration !

De retour sur ma terre d’origine, le Nord où j’ai choisi un ancien Carmel blanc en bordure de ville pour vivre, j’ai travaillé mes « paysages intérieurs ». Du km 1 du confinement aux matières qui sont chez moi, à partir du rebut de mes poubelles et de mes emballages, sculptés et mis en lumière selon l’état d’âme du jour et du soir.

L’abstraction est le fil rouge de toutes mes géographies, elle relie les invisibles entre eux et me libère infiniment l’esprit.

Parfois, je sors pour renouveler mon paysage. L’infini n’est pas l’espace, il est le monde intérieur.

Aussi, j’écris.

Laure Debrosse

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Page 144 | LE REGARD DE… |

SOLVEIG HERRSTRÖM

Passages où le voyage onirique de l’intime.
Au travers d’images denses et limpides, Solveig Herrström nous offre un nouvel accès au réel.

De l’obscurité à la lumière, du monde de la nuit à la fixité éblouissante du jour, de la périphérie à l’intériorité, du carcan hexagonal à la liberté scandinave, l’artiste photographe passe d’un cosmos à l’autre, et ce depuis l’enfance. Les confins sont indécis, fragiles. Passant les frontières, Solveig éprouve parfois le sentiment d’être « quelqu’un d’autre », une sorte de « double moi » qui, les années passant, s’efface et fusionne. Tiraillée sans nul doute entre deux cultures, deux mentalités, deux idiomes, elle éprouve un besoin irrépressible de voyager, d’évoluer d’un pays à l’autre. Fuir, s’échapper, ressentir l’émancipation au prix du manque et de la nostalgie. Passages.

Plus jeune, Solveig s’est essayée à la peinture, en Scanie, dans l’atelier paternel. Pourtant, c’est son premier Olympus qui, à treize ans, l’accapare. Capturant le réel qui se décline sous ses yeux, elle enchaîne les clichés. Un unique désir la guide alors : celui de montrer ce que son regard accroche. Cette « collection » de photos constitue dès lors une sorte de journal de bord. Passage de l’intime à l’assemblée. Aux couleurs saturées de la gouache, elle préfère désormais les nuances de la terre, de la pierre, de la nature, le bois pastel des maisons suédoises.

Au cours de ses balades, Solveig franchit la vie comme un décor de cinéma. Sensible aux atmosphères traversées, elle s’imagine soudain pénétrer une scène de film. Captivée par le réel inspirant où le surnaturel affleure, par la magie d’un instant, elle extorque le merveilleux et déclenche. Prise de vue spontanée, non mise en scène, elle emprunte dès lors, sans intention documentaire ni volonté sociale, le vocabulaire de la street-photographie. Se tenir prête, l’esprit ouvert, les yeux ouverts. S’introduire dans la réalité enchanteresse du monde.

« L’image est une création pure de l’esprit », disait le poète Pierre Reverdy en 1918.

Pour Solveig, chaque photo se prête à un récit. En diptyque, en triptyque, l’association engendre une narration. Le réel est un faiseur d’histoires. Plutôt que de délivrer “son” interprétation, l’artiste préfère que le spectateur se perde à l’intérieur de sa poésie visuelle.

La série Passage exposée à Rennes nous invite à voyager avec Göran, vieux monsieur se tournant vers son passé, vers sa jeunesse. Lumière du Nord, cocasses close-up, palette pastel d’un climat suédois nostalgique ou couleurs flashy de la ville sous le froid, la neige, la profondeur azurée des ciels, l’addition de ces dix-sept images fortifie chacune d’elles. « Plus les rapports de deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte », disait encore Reverdy.

Le registre de l’artiste est ici définitivement suédois : les atmosphères, les sujets, les couleurs qui la séduisent ; les obsessions qui la hantent, le temps qui s’écoule, la mélancolie personnelle qui est aussi celle d’une heure crépusculaire où les ombres se décomposent. La scénographie de ces instantanés tisse le chemin parcouru, l’eau qui a coulé, les heures égrainées, les passages opérés du jour à la lumière incertaine, celui de l’enfance à l’âge adulte, les traces d’une absence dans la neige ou sur un porte-manteau déserté. Le mystère plane, silencieux, magnétique. La main de Solveig s’est retirée de sa création ; elle a disparu dans l’épaisseur ou la légèreté de l’univers qu’elle a engendré. Pourtant, le langage de chacune de ces photographies est le langage du corps, celui qui se promène, voit, s’arrête. La capture, le traitement, la présentation de l’image si caractéristique de Solveig, signent l’esthétique de la photographe. L’âme de Solveig Herrström ondoie à la surface de Passages telle une musique discrète, cristalline comme le chant des sirènes, nous incitant à chavirer. Cette série unique est le fruit d’une alchimie entre l’univers fantasmé et magnifié d’une enfance suédoise et l’incarnation de la vie d’une jeune femme surfant sur les soleils de minuit et les couleurs idéales.

C’est enfin le regard romanesque que la photographe pose sur le monde ; la promesse d’une émotion.

Catherine Raspail

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Page 158 | LE REGARD DE… |

RAYNALD VASSEUR

J’ai découvert la photographie assez jeune, armé d’un appareil argentique, attiré par le mystère des images révélées en chambre noire. C’est avec l’arrivée du numérique que mon travail prend un nouvel élan, gagnant en précision et en constance. À partir de 2014, plusieurs de mes portfolios paraissent dans Chasseur d’Images, marquant un tournant dans ma pratique. La même année, je présente ma première exposition, une série en noir et blanc sur New York, ville verticale et vibrante.

Peu à peu, je délaisse le noir et blanc pour explorer pleinement la couleur, attiré par sa richesse narrative. Cette transition s’affirme en 2019 avec le prix Summilux, remporté grâce à une série couleur consacrée à un clan familial vivant en milieu rural. En 2021, ma série nocturne sur la Côte d’Opale remporte le concours Leica SL. Ces cinq images deviennent le point de départ d’un travail au long cours, entre errance et contemplation.

Cette série, développée sur plusieurs années, donne lieu à différentes expositions et aboutit en 2023 à l’autoédition de Nuit Opale, un livre qui condense mon regard sur ces paysages nocturnes. Mon approche photographique mêle l’observation patiente à une attention constante à la lumière et aux atmosphères, dans un désir de révéler l’extraordinaire dans le quotidien.

Présentation de la série Nuit Opale
J’aimerais dire que cette série, Nuit Opale, est préméditée de longue date, qu’elle préexistait déjà dans mon imaginaire, mais ce serait travestir la réalité. Le point de départ est totalement hasardeux. La marque Leica organisait un concours pour lequel il fallait soumettre 5 photos captées avec leur appareil Leica SL. Il se trouve qu’à l’époque, j’avais possédé cet appareil que j’avais d’ailleurs revendu assez rapidement. Toutefois, dans mon stock de photos, je trouvais 5 images présentant la cohérence d’une petite série. Ces 5 photos avaient été prises sur la Côte d’Opale, à la tombée de la nuit, la fameuse heure bleue. Lorsque j’ai été désigné lauréat de ce concours, j’ai pensé que je tenais peut-être un bon sujet et c’est ainsi que j’ai photographié les villes côtières du Pas-de-Calais, lorsque le jour disparaît et laisse place à la nuit.

Progressivement mon errance nocturne a pris du sens à mes yeux. Par son côté mélancolique, j’ai souhaité interroger les territoires côtiers en mutation, mutations actuelles du fait de l’homme, mutations futures du fait de la nature. Originaire de la Côte d’Opale, j’ai été témoin de paysages, de villes côtières qui semblaient frappés immuabilité, comme si le progrès, les changements urbains ne parvenaient pas à les atteindre. Or, depuis quelque temps, le littoral se transforme et est appelé à se transformer radicalement. Ma photographie vise désormais à immortaliser ce qui fut des îlots de résistance au changement avec, sous le halo tellement doux des vieux lampadaires, la baraque à frites qui résiste, sentinelle du passé. Jusqu’à quand ? Durant ces années, j’ai construit cette série : elle est déjà composée de photos qui sont devenues des reliques du passé avec des lieux déjà transformés depuis.

La nuit agit comme une chambre noire : elle n’éteint pas, elle révèle et met en valeur la beauté de ces endroits devenus quasiment iconiques.

Raynald Vasseur

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Page 174 | LE REGARD DE… |

CHARLES DELCOURT

Un regard façonné par le paysage
Photographe documentaire né à Lille en 1977, Charles Delcourt explore les liens intimes entre l’homme et son environnement. Formé à l’École Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage, il a appris à observer le monde à travers la géographie des lieux, la lumière et le rythme du vivant. Cette approche imprègne son œuvre : les territoires qu’il photographie ne sont jamais de simples décors, mais des espaces habités, chargés de mémoire, de travail et de fragilité humaine.

L’art de raconter les communautés humaines
Photographe indépendant depuis le milieu des années 2000, Charles Delcourt mène des projets au long cours consacrés à des communautés qui expérimentent d’autres manières de vivre ensemble. Ses séries ont été publiées dans Le Monde, GEO, 6 Mois, Courrier International, Fisheye ou L’Obs, et soutenues par le CNAP, la Fondation Albert-Kahn ou le Prix Eurazeo. Ces reconnaissances saluent la cohérence et la profondeur d’un regard humaniste et rigoureux.

Une île, une utopie vivante
Avec la série « Isle of Eigg », publiée en 2020 chez Light Motiv, Charles Delcourt signe l’un de ses travaux les plus marquants. Réalisée entre 2016 et 2019, puis reprise en 2023-2024, elle s’attache à une petite île des Hébrides Intérieures, en Écosse, rachetée collectivement par ses habitants en 1997. Depuis, Eigg est devenue un exemple unique d’autogestion et d’autonomie énergétique grâce aux énergies renouvelables.Plutôt qu’un reportage, Charles Delcourt en propose une lecture sensible et poétique. Immergé dans la vie quotidienne des habitants, il partage leurs hivers, leurs travaux et leurs silences. À l’argentique, avec un Hasselblad, il compose des images carrées d’une grande justesse : portraits, paysages et instants de vie où la lumière, le grain et la texture traduisent la densité de l’air et la rudesse du climat.

Une métaphore du monde à venir
Sans idéaliser Eigg, Charles Delcourt en montre la force et la fragilité, la solidarité nécessaire pour maintenir l’équilibre entre nature et modernité. Ses images évoquent la question essentielle : comment habiter le monde sans le posséder ?Dans cette île minuscule où tout repose sur la coopération, il découvre une métaphore puissante de notre avenir collectif. La photographie devient ici langage de résistance et de mémoire, la trace d’une autre manière de vivre, plus lente, plus juste, à l’écoute du temps et du paysage.

Le lien invisible
Au-delà des paysages et des portraits, la série révèle un lien invisible qui unit l’homme à son territoire : celui d’une présence attentive, respectueuse et durable. Chaque image semble capturer non seulement l’espace, mais aussi le souffle des habitants, leur engagement et leur capacité à inventer un monde plus harmonieux. C’est dans cette fusion entre l’humain et la nature que réside toute la poésie du regard de Charles Delcourt.

D’une grande cohérence formelle, la série « Isle of Eigg » allie précision documentaire et sensibilité picturale. Elle témoigne d’un regard rare, empathique et exigeant, qui place l’humain au cœur d’un monde à réinventer.

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Page 192 | LE REGARD DE… |

MYRIAM AADLI

À 14 ans, j’arpentais Paris en argentique, à 18, j’ai choisi de voir le monde.
J’ai atterri et vécu à New York pendant deux ans, avec des allers-retours en Jamaïque, au Costa Rica, au Gabon…

De retour sur Paris, j’ai basculé en numérique et ancré ma rencontre de l’Autre dans une démarche solitaire.Seule, je déambule, m’ouvre et accueille le destin de ces femmes et de ces hommes, sans artifice, l’objectif comme révélateur d’une vérité présente et infiniment humaine.

Ces dernières années, j’ai changé, j’ai appris le plaisir du partage en équipe, de trouver un rythme ensemble. Prendre une photo constitue un moment privilégié, engagé, décisif. Lieu clos ou ouvert, dans le métro parisien ou à l’étranger, mon cheminement demeure identique : avant tout déclenchement, ma priorité est de créer une connexion tacite.

Le voyage à l’autre s’offre à moi.
Effacement de toute identité sociale où nos cœurs peuvent se dire Bonjour. La magie se dévoile, nos apparences s’estompent, mon appareil disparaît, seuls des regards, un lâcher-prise, une confiance, une communion invisible se nouent.

Nous pouvons parler, marcher, éclater de rire, se donner la main… ou pas. Un respect mutuel s’installe, nos humanités émergent, les histoires se livrent.

Nous passons quelques secondes, quelques minutes ou quelques jours ensemble, en toute simplicité et authenticité. Je me sens alors libre de capturer ces émotions généreusement offertes. Un moment d’apesanteur où je trouve ma respiration, mon inspiration, mon exaltation. Dans cette aventure de l’errance, j’use le plaisir de la patience jusqu’à parfois être submergée d’un instant de Grâce. 

Ma méthode ? Parfois, je déclenche, parfois non.

Myriam Aadli

Photographe indépendante : Afrique, Maghreb, Asie, Indonésie, Amérique centrale, Amérique du Nord, France, etc. 1988 à ce jour.

Représentée par la galerie : Lemarchand Art Consulting

Magazines Internet depuis 2020 : Inspired street photography • Elite photo • B&W world • Photo de rue noir et blanc • Progressive street • Racconti fotografici • Street photography in the world • ISP magazine • Street shooter • Street photography reportage • Magazine Géo - 1X.com

Diverses expositions à Paris

Prix et distinctions : Visual Story Photography Awards : coup de cœur 2025 International • Fine Art Photography Awards 2025 : 1re place street photo international • Berlin Photo Awards : finaliste catégorie street photography 2025 • Portrait Awards dans le magazine et livre Dodho 2025 • Refocus Awards

2025 : street catégorie Londres

Street Badass magazine : finaliste Londres

Exposition septembre 2025 : Rencontres de Chabeuil

Parcours parallèle : metteur en scène (théâtre) : créations, adaptations de textes, direction d’acteur (1998-2004)

Formation : Actor’s Studio New York (1986-1988) - ESEC Paris – Master cinématographie, film, vidéo, production (1984-1986)1X.com

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Page 208 | LE REGARD DE… |

ROMAIN THIERY

Romain Thiery (Bergerac, 1988) est un artiste photographe et pianiste amateur dont le travail a captivé l’attention internationale. Passionné par la photographie et la musique, Romain a su allier ces deux arts dans sa série Requiem pour pianos, qui explore les pianos abandonnés à travers le monde. Depuis des années, l’artiste parcourt le globe à la recherche de ces instruments oubliés, capturant leur beauté mélancolique et leur histoire silencieuse à travers son objectif sans aucune mise en scène.

Depuis 2014, il a recensé plus d’une centaine de pianos abandonnés à travers l’Europe, les États-Unis et le Japon. Son approche unique consiste non seulement à photographier ces instruments dans leur état de délabrement, mais aussi à enregistrer, note par note, l’intégralité des sons qu’ils peuvent encore produire, in situ. Cette démarche immersive permet de préserver l’âme musicale de chaque piano, ajoutant une dimension sonore à ses œuvres visuelles.

La série Requiem pour pianos est devenue le cœur de son œuvre artistique, symbolisant à la fois la décadence et la résilience. Ses photographies, imprégnées d’une profonde sensibilité, racontent des histoires de temps passé et de nostalgie, transformant les pianos en témoins silencieux de leur époque. Les œuvres de Romain Thiery ont été exposées dans des galeries et musées de renommée mondiale, de Paris à Tokyo, de Los Angeles à Tel-Aviv, et au-delà. Son travail a été reconnu, primé et publiés à de nombreuses reprises, consolidant sa place parmi les photographes contemporains les plus influents.

Démarche artistique :
Que reste-t-il de leurs atours ? Marbres envolés, cheminées éventrées, tentures arrachées... Devant l’objectif de Romain Thiery, ces bâtiments ont perdu de leur superbe. Seuls témoins du lustre passé, ces pianos sont l’âme des lieux, objets trop lourds pour être déplacés, que traque le photographe « Même au milieu d’un espace dégradé, le piano ne cesse de conserver sa puissance. Il est là, il trône de toute sa noblesse. » La réalisation de cette série ne doit rien au hasard. Elle offre à Romain Thiery le privilège de conjuguer ses deux passions, l’image et la musique. Pianiste amateur comblé par Chopin, Bach, Beethoven ou Satie, il observe aussi sa mère, photographe, explorer le patrimoine de sa région natale.

Le coup de foudre a lieu en 2008. Sur les hauteurs de Périgueux, mère et fils découvrent un château du XIXe siècle. « Tout était ravagé, vide », se souvient celui qui n’avait alors que 20 ans. « Les objets de valeur et les matières nobles avaient déjà disparu. Il ne restait que ce piano ». Romain tient alors son idée et se lance dans une quête à la recherche de ces géants muets. 

Dans le prolongement de cette recherche, son travail l’a conduit à travers le monde, à la découverte de ces pianos oubliés. Sur place, il n’altère jamais les lieux et privilégie les premières lueurs du jour pour capter une lumière juste. « Je reste sur place un certain temps pour trouver la lumière idéale, celle qui valorise à la fois l’instrument et l’atmosphère du lieu ». Depuis quelques années, il complète cette approche en enregistrant, lorsque cela est possible, l’ensemble des sons produits par les pianos découverts. Il redonne ainsi, l’espace d’un instant, une voix à ces instruments, Bechstein Steinway & Sons, Pleyel ou Érard, souvent laissés dans un état de délabrement avancé.

Il relève ensuite le numéro de série du piano, lorsqu’il est encore lisible. En effet, l’artiste met aujourd’hui son expertise au service de l’association Musique & Spoliations, qui œuvre à retrouver les instruments spoliés par le Sonderstab Musik, créé en août 1940 en France par le régime nazi. Les informations collectées sont transmises à l’association, qui les recoupe avec ses archives afin de tenter de reconstituer l’histoire de ces instruments.

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Photographie d’auteur et écriture visuelle

Ces textes sont issus du magazine Positif, écrire avec la lumière, une revue numérique dédiée à la photographie d’auteur. Ils accompagnent des travaux de photographes contemporains et explorent la photographie de rue, le regard artistique, l’écriture photographique et le récit visuel. Ce contenu s’inscrit dans une démarche de photographie sensible et humaine, entre images et mots, développée par un photographe basé à Lille, dans les Hauts-de-France. Cette démarche a été initiée par Olivier Avez, créateur de Positif, écrire avec la lumière, à l’origine du magazine mais aussi de l’événement Positif, écrire avec la lumière, pensé comme un espace de rencontres entre images, textes et regards d’auteurs.

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